Missolonghi

Au cœur de la guerre d’indépendance grecque

Exposition célébrant les relations d’amitié unissant la Grèce et Genève au début du XIXe siècle, Genève et la Grèce, une amitié au service de l’indépendance aborde comme il se doit la tragédie de Missolonghi.

Au cœur de la guerre d’indépendance grecque

Exposition célébrant les relations d’amitié unissant la Grèce et Genève au début du XIXe siècle, Genève et la Grèce, une amitié au service de l’indépendance aborde comme il se doit la tragédie de Missolonghi.

Située sur la rive nord du golfe de Patras, la forteresse de Missolonghi, position stratégique permettant le contrôle du golfe de Corinthe, est le théâtre de plusieurs opérations durant la Guerre d’indépendance grecque. Tenue par les Grecs depuis le début du conflit, elle est assiégée trois fois par les Ottomans, en 1822, 1823 et 1826-1827. Le combattant grec Markos Botzaris et le poète anglais Lord Byron sont deux figures marquantes de l’histoire de cette place forte. Le premier décède les armes à la main, en 1823, dans une expédition visant à protéger le site alors que le second, qui y lève une armée, décède de fièvres en 1824. Le troisième siège (avril 1825-mai 1826), le plus long, qui comprend le plus de rebondissements et s’achève tragiquement, tient en haleine les philhellènes européens, les partisans de la cause grecque, durant plus d’un an.

Un feuilleton suivi depuis Genève

Le troisième siège fait l’actualité dans les divers canaux d’information. Les imprimeurs européens produisent des gravures et des cartes permettant de se faire une idée de la situation topographique des lieux (voir fig. 1). Les journaux relatent les rebonds de l’affaire. Seule la Gazette de Lausanne et Journal suisse mentionne plus d’une centaine de fois Missolonghi entre avril 1825 et avril 1826. Des informations de première main proviennent du journal grec, Ellinika Chronika (fig. 2), paraissant à Missolonghi et dont le rédacteur en chef est Johann Jakob Meyer, un pharmacien zurichois haut en couleur. La correspondance de particuliers installés en Grèce ou relayant des informations venues de ce pays permet de suivre les événements, à l’instar de celle du philhellène genevois Jean-Gabriel Eynard, qui dispose d’un important réseau.

Fig. 1. Pierre Lapie (1779-1850, auteur modèle), Barbezat et Delarue, (éditeur et imprimeur), Spengler & Cie (lithographe), Plan de la ville et des environs de Missolonghi, vers 1826. Lithographie rehaussée et quadrillée au crayon rouge, 33,5 x 45,5 cm (feuille) ©MAH, inv. E 2020-1399

La correspondance d’Eynard conservée à la Bibliothèque de Genève témoigne donc de cet intérêt pour les nouvelles de Missolonghi, qui constituent un véritable feuilleton. Dans une lettre du 28 février 1826, on lit: «C’est Messalonghi qui occupe dans ce moment tous les esprits, et qui est véritablement le point important de la Grèce. C’est contre cette place que sont dirigés tous les efforts d’Ibrahim Pacha [commandant de l’armée égyptienne ottomane]. […] La place n’est pas dans ce moment dans un état de blocus par mer et des vaisseaux peuvent entrer librement avec des provisions. Mais c’est sous ce point de vue que les pauvres Grecs sont réellement à plaindre et qu’ils ont besoin des secours les plus pressants. Il y a deux mois que la garnison de Messalonghi n’avait absolument plus de vivres et sans l’arrivée de la flotte grecque, elle devait se rendre faute de provisions.»

Un mois plus tard, Eynard exulte en écrivant à un collègue du comité de Genève la nouvelle qu’il a apprise à Florence: «Chantez un tedeum, rendons grâce à Dieu, nous triomphons, victoire, victoire, nos hellènes sont vainqueurs, le croissant est foulé aux pieds, l’Arabe, le Turco Égyptien, fuient. […] Ibrahim, avec toutes ses forces a été complètement battu, j’en ai reçu la nouvelle de trois côtés à la fois».

La tragédie de Missolonghi

L’allégresse est toutefois de courte durée, puisque un mois après, Eynard raconte la chute de Missolonghi telle qu’on la lui a rapportée: «Le 16 [avril (=4 avril du calendrier julien)] toutes communications furent coupées par le moyen de radeaux et bateaux plats armés de gros canons. Dès lors, les vivres […] ne purent plus arriver, les assiégés qui ne se soutenaient que par le peu de vivres qui parvenaient journellement par de petites barques, commencèrent à être dans la position la plus affamée. […] Le 20 et le 21 on fit des prières, on mina plusieurs endroits de la ville et les habitants décidèrent que tous ceux qui ne seraient pas en état de faire une sortie ainsi que les blessés, les femmes et les enfants s’enseveliraient en faisant sauter les mines. […] [Le 21 ou 22] les hommes encore en état de porter leurs armes se décidèrent à faire une sortie pour percer l’armée d’Ibrahim et aller se réunir à leurs frères et venger s’il leur était possible les femmes et les enfants qu’ils abandonnaient à la mort. […] Le 23 au soir le départ eut lieu et au même moment l’effroyable volcan fit sauter une population réduite à 6000 âmes!!! Les Turcs qui connaissaient les projets des malheureux assiégés ont opposé une très grande résistance. A la sortie des Grecs, un carnage épouvantable a eu lieu dans lequel la moitié au moins de ce bataillon sacré a péri […] Jamais catastrophe plus épouvantable n’a eu lieu.»

Journal Ellinika Chronika, n° 46, 10 juin 1825. Papier imprimé, 25 x 20 cm, Musée Benaki, inv. Ö00925 ©2021, Benaki Museum, Athens.

Une mobilisation menée par Eynard

Les Grecs rescapés de Missolonghi sont vendus comme esclaves. Jean-Gabriel Eynard, à qui de nombreux comités philhelléniques confient les sommes récoltées pour la cause grecque, réagit tout de suite. Il rend compte de la situation au comité de Paris: «Tous les sentimens humains sont bouleversés lorsqu’on pense que ce trafique infâme se passe presque sous nos yeux, et l’on dit que nous sommes dans le siècle de la civilisation! L’archevêque [de Pise, le métropolite Ignace] m’écrit: «Ces femmes et ces enfans se vendent à bas prix comme le menu bétail, une fois transportés en Egypte, on ne pourra plus les racheter. Les insulaires feront ce qu’ils pourront, mais je réclame votre coopération; au nom de l’humanité et de la Religion, prenez pitié de ces malheureux, venez à leur secours, épargnez-leur l’esclavage, la honte, l’apostasie.» Je vous le demande, Messieurs, pouvais-je balancer? À la minute même j’ai envoyé 51’000 francs pour racheter le plus d’infortunés qu’on pourra. 30’000 frs seront pour le compte du comité de Paris, 15’000 frs pour le compte des comités Suisses, 5’000 frs pour mon compte particulier, 1’000 d’un anonyme.»

Eugène Delacroix (1798-1863), copie?, La Grèce pleurant sur les ruines de Missolonghi, 1826 ou après. Huile sur toile, 42 x 27,5 cm, Confédération suisse, Office fédéral de la culture, Collection Oskar Reinhart «Am Römerholz», Winterthur, inv. 1936.2 ©Confédération suisse, Office fédéral de la culture, Collection Oskar Reinhart «Am Römerholz», Winterthur.

En l’année 1826, marquée par ce troisième siège de Missolonghi, la ferveur philhellène est à son comble dans l’opinion publique. On organise des ventes et des manifestations en faveur des Grecs, et les dons affluent. L’annonce de la chute de Missolonghi choque les esprits et a un retentissement dans le domaine artistique (fig. 3). L’opinion publique se faisant pressante, les grandes puissances européennes, d’abord peu enclines à soutenir des indépendantistes, se décident enfin à intervenir, permettant à terme à la Grèce de voir son indépendance reconnue.

Bibliographie
BGE, Ms. Suppl. 1884: Correspondance relative à la Grèce, 1821-1826, 1 carton contenant 13 enveloppes de formats différents, VI + 416 folios, Bibliothèque de Genève.
https://archives.bge-geneve.ch/ark:/17786/vta8292feeb07f360b5.
BGE, Ms. fr. 3226: Lettres du Comité de Genève en faveur des Grecs, écrites par Jean-Gabriel Eynard à David Munier, 1825-1827 et sans date, 1 volume relié demi-chagrin; 101 feuillets; 285 x 215 mm, Bibliothèque de Genève. https://archives.bge-geneve.ch/ark:/17786/vta6e1ef17f1ea28cdb.
Michelle Bouvier-Bron, Jean-Gabriel Eynard et le philhellénisme genevois, Genève, 1963.
Béatrice Blandin, en collaboration avec Ferdinand Pajor et Marie Bagnoud, Genève et la Grèce. Une amitié au service de l’indépendance, Genève, 2021.

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