L’Escalade à la Maison Tavel

Un nouvel écrin pour les souvenirs de 1602

En raison de la préparation de la prochaine exposition carte blanche en 2023 au Musée d’art et d’histoire, la Maison Tavel accueille cette année la présentation dédiée à l’Escalade [fig. 1].

Un nouvel écrin pour les souvenirs de 1602

En raison de la préparation de la prochaine exposition carte blanche en 2023 au Musée d’art et d’histoire, la Maison Tavel accueille cette année la présentation dédiée à l’Escalade [fig. 1].

L’audacieuse tentative du duc Charles-Emmanuel Ier de Savoie de s’emparer de Genève par surprise en escaladant ses murailles dans la nuit du 11 au 12 décembre 16021 a durablement marqué les esprits. Dans le dernier tiers du XIXe siècle, les Genevois vont faire de cet épisode ‒ qui faillit coûter sa souveraineté à la jeune république réformée ‒ le mythe fondateur de leur indépendance. Aujourd’hui encore, plus de quatre siècles après les faits, sa commémoration annuelle demeure une tradition bien vivante, réunissant l’ensemble de la population autour de pratiques sociales, religieuses, festives, culturelles ou sportives.

Fig. 1. L’Escalade à la Maison Tavel : vue d’ensemble. © MAH Genève, photo : B. Jacot-Descombes.

 

Un patrimoine identitaire

Parmi les diverses manières dont un épisode historique s’inscrit dans la mémoire collective, les vestiges matériels jouent souvent un rôle de premier plan. Au cœur de ce que l’on a appelé les souvenirs de l’Escalade figurent ainsi les armes et les équipements militaires rattachés aux combats livrés lors de cette fameuse nuit, ou témoignant plus largement des conflits opposant Genève à la Maison de Savoie au cours des décennies précédant l’événement. Même si certaines sont sujettes à caution, ces « reliques » dans lesquelles s’incarne le souvenir de l’attaque nocturne de 1602 sont devenues de véritables emblèmes identitaires. En rejoignant la Maison Tavel, cet ensemble patrimonial emménage à quelques pas de son emplacement historique avant la création du Musée d’art et d’histoire en 1910 : la Salle des Armures de l’ancien Arsenal, sise au premier étage de la Halle de la Maison de Ville2.

Les habitués de la Salle des Armures du MAH retrouveront à Tavel l’armure dite du pétardier Picot. Cette impressionnante carapace d’acier, qui aurait été portée par l’artificier chargé de faire sauter la porte Neuve pour ouvrir la voie aux troupes savoyardes laissées en attente à l’extérieur de la ville, a profité de l’été pour faire peau neuve. Le travail de restauration approfondi dont elle a bénéficié a notamment été l’occasion de remplacer les éléments de fixation en cuir internes et externes, dont la fragilité mettait à terme sa conservation en péril, mais aussi de rectifier d’anciennes erreurs de montage imputables aux nombreuses réparations apportées à cette pièce emblématique au cours du temps3 [fig. 2].

Fig. 2. Armure dite du pétardier Picot (après restauration), Italie du Nord, vers 1602. Acier, cuir, poids environ 18 kg (armure) et 11,400 kg (casque). Fonds de l’ancien Arsenal de Genève. © MAH Genève, photo : B. Jacot-Descombes, inv. E 30 et C 236.

 

De l’événement historique au mythe identitaire

Dans le cadre intimiste de la Maison Tavel, l’accrochage des souvenirs de l’Escalade donne une nouvelle dimension à ces précieux vestiges. Comme surgis de la nuit des temps, l’armure dite de Brunaulieu ‒ le capitaine savoyard à la tête de la troupe d’élite chargée d’escalader les murailles ‒ et les énigmatiques casques à masque attribués à ses soldats font escorte au portrait de Charles-Emmanuel Ier, tandis que les ingénieuses échelles démontables qui ont permis aux assaillants de s’introduire dans la ville projettent leur ombre sur une vue ancienne de l’événement4. Ainsi mises en valeur par une scénographie élégante et subtilement évocatrice5, les reliques de l’Escalade bénéficient d’une médiation textuelle repensée et étoffée, les cartels commentés étant également disponibles sous la forme d’un livret à emporter, en français ou en anglais.

Fig. 3. L’Escalade à la Maison Tavel : vue d’ensemble. © MAH Genève, photo : B. Jacot-Descombes.

Dès l’entrée, trois œuvres synthétisent la volonté de mettre en regard l’histoire et le mythe : sur leurs supports anciens en fer forgé, deux armures se font face, l’une noire, l’autre blanche ‒ c’est-à-dire de la couleur de l’acier poli [fig. 4]. Elles évoquent un type de présentation inauguré dans le dernier tiers du XIXe siècle, lorsque la collection d’armes anciennes de l’Arsenal est érigée en véritable musée, et qui sera reprise lors de l’installation de la Salle des Armures au Musée d’art et d’histoire. Dans une mise en scène symbolique non dénuée de connotations morales, deux trophées opposaient alors les armures « blanches » des Genevois aux armures « noires » attribuées aux Savoyards.

Fig. 4. L’Escalade à la Maison Tavel : armure de cuirassier, Italie du Nord, vers 1600, et demi-armure dite de la cavalerie genevoise, Italie du Nord, vers 1570-1580. Fonds de l’ancien Arsenal de Genève. © MAH Genève, photo : B. Jacot-Descombes, inv. E 5, C 900 et D 51.

Quant à la marmite présentée au pied des deux figures d’acier, elle rappelle l’un des personnages les plus populaires de l’Escalade : la Mère Royaume, connue pour avoir assommé un Savoyard à l’aide d’une marmite de soupe brûlante jetée de sa fenêtre. Symbole de la résistance de toute une cité, cet épisode tragi-comique, tout en inscrivant son héroïne au panthéon genevois, a fini par éclipser le souvenir de la bataille livrée lors de cette nuit mémorable. Si ce modeste récipient en fonte provenant de l’ancien Arsenal n’est pas le célèbre projectile improvisé, il a vraisemblablement inspiré la marmite en chocolat garnie de petits légumes en massepain, spécialité des confiseurs genevois depuis la fin du XIXe siècle [fig. 5].

Fig. 5. L’Escalade à la Maison Tavel : marmite, Genève, XVIIe siècle ? Fonds de l’ancien Arsenal de Genève. © MAH Genève, photo : B. Jacot-Descombes, inv. 1000.

L’Escalade en perspective

À travers un choix d’objets qui témoignent de son importance historique pour Genève, une place a également été réservée à la postérité de l’événement [fig. 6]. Car si la commémoration annuelle de la « miraculeuse délivrance6 » de la ville a connu des expressions et des fortunes diverses au cours des siècles, elle a fini par devenir, grâce aux coutumes qui s’y sont agrégées, la véritable fête « nationale » genevoise. Facteur d’intégration à la faveur des diverses traditions qui y sont associées, cette célébration rassemble tous les habitants du canton à travers des chants appris à l’école, des déguisements, des réjouissances collectives et des manifestations populaires telles que le grand cortège historique proposé par la Compagnie de 1602 ou encore la Course de l’Escalade, qui attirent chaque année des foules considérables.

Fig. 6. L’Escalade à la Maison Tavel : ouvrages illustrés et objets commémoratifs. © MAH Genève, photos : B. Jacot-Descombes.

Le nombre et la variété des objets commémoratifs produits depuis la seconde moitié du XIXe siècle témoignent de la vitalité de cet héritage. Parmi les pièces rassemblées ici brille une belle série de médailles. Instaurée peu avant le milieu du XIXe siècle, la création de médailles et de plaquettes dédiées à l’Escalade s’est perpétuée jusqu’à nos jours, inspirant des artistes de renom, à l’instar du joaillier Gilbert Albert ou du designer Roger Pfund. Quant aux albums illustrés présentés en regard, ils attestent de l’abondante littérature consacrée à l’événement. Parallèlement à de nombreuses publications savantes, quelques ouvrages grand public ont marqué la mémoire collective de générations de Genevois. Le plus populaire reste celui publié en 1915 par le pasteur Alexandre Guillot, qui a largement contribué à fixer durablement l’iconographie de l’Escalade grâce aux illustrations d’Édouard Elzingre, dont la saisissante reconstitution graphique ‒ bien que tributaire des connaissances de l’époque et du poids de la tradition ‒ témoigne d’un remarquable souci de réalisme.

Prière de toucher !

Enfin, la Maison Tavel reprend le dispositif de médiation étrenné avec succès au MAH en 2018. Le jeune public et les familles retrouveront avec plaisir les quatre propositions ludiques qui leur permettent de répondre par l’expérimentation à certaines des interrogations suscitées par les objets exposés [fig. 7]. Grâce à des répliques de pièces d’armement, il est ainsi possible d’expérimenter la vision à travers un casque fermé, de tester le port de gantelets de métal, ou encore de s’essayer au maniement d’une épée…

Gageons que ce nouvel accrochage autour de l’Escalade à la Maison Tavel saura renouveler l’intérêt du fidèle public local comme des visiteurs de passage, tout en stimulant la curiosité des plus jeunes !

Fig. 7. L’Escalade à la Maison Tavel : dispositif de médiation. © MAH Genève, photo : B. Jacot-Descombes.

 

Notes
1. Selon le calendrier julien alors en usage à Genève, en retard de dix jours par rapport au calendrier grégorien
2. Actuellement siège des Archives d’État (rue de L’Hôtel-de-Ville 1)
3. Encadré par Victor Lopes et Daniel Huguenin, respectivement conservateur responsable et conservateur restaurateur au MAH, la restauration été confiée à François Dujardin dans le cadre de son Master of Arts HES-SO en conservation-restauration (haute école ARC, Neuchâtel, 2022).
4. Matthias Quad (1557-1610) ?, atelier de Frans Hogenberg (vers 1539 ‒ 1590) ?, Représentation de l’Escalade, dite DIsCe MorI, vers 1603. Estampe, 196 x 295 mm au trait carré. Bibliothèque de Genève, inv. 46P 1602 17.
5. La scénographie a été confiée à David Meier.
6. Pour reprendre le titre de l’un des principaux récits de l’Escalade, le Vray discours de la miraculeuse delivrance envoyee de Dieu à la ville de Geneve, le 12. jour de Decembre, 1602, publié à Genève en 1603

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.