Le portrait de Jules César

L’avers de sa monnaie

Dans le cadre de l’exposition César et le Rhône, présentée dans les salles palatines du Musée d’art et d’histoire en 2019, le public a eu la chance de pouvoir admirer, entre autres, un buste présumé de César qui faisait aussi l’affiche de l’événement. Émergé du Rhône en 2007, lors des fouilles aquatiques menées à Arles, le beau buste masculin en marbre grec avait suscité à l’époque l’émoi et un vif débat autour de l’identité du personnage représenté: serait-ce le portrait de Jules César, fondateur de la colonie d’Arles, en 46 av. J.-C.? Serait-ce alors un portrait contemporain ou posthume? Malgré des arguments solides avancés de part et d’autre, la discussion n’est toujours pas close, et c’est tant mieux: l’étude sur l’art du portrait romain en profite, la célébrité du buste aussi.1)

L’avers de sa monnaie

Dans le cadre de l’exposition César et le Rhône, présentée dans les salles palatines du Musée d’art et d’histoire en 2019, le public a eu la chance de pouvoir admirer, entre autres, un buste présumé de César qui faisait aussi l’affiche de l’événement. Émergé du Rhône en 2007, lors des fouilles aquatiques menées à Arles, le beau buste masculin en marbre grec avait suscité à l’époque l’émoi et un vif débat autour de l’identité du personnage représenté: serait-ce le portrait de Jules César, fondateur de la colonie d’Arles, en 46 av. J.-C.? Serait-ce alors un portrait contemporain ou posthume? Malgré des arguments solides avancés de part et d’autre, la discussion n’est toujours pas close, et c’est tant mieux: l’étude sur l’art du portrait romain en profite, la célébrité du buste aussi.1)

Buste présumé de Jules César, milieu du Ier s. av. J.-C. Marbre, H. 39,5, L. 22, Pr. 18 cm.
Musée départemental Arles antique. © MDAA, photo : R. Bénali, inv. RHO.2007.05.1939

Objet phare de l’exposition, le beau marbre a pu être mis en présence de l’image métallique du grand stratège. Car si trois autres bustes, dont deux posthumes, lui sont unanimement attribués (ceux dit de Tusculum, à Turin, de Chiaramonti, au Vatican, et de Camposanto, à Pise), la monnaie constitue indéniablement la seule source officielle qui nous livre le portrait historique et contemporain de César. Entre janvier/février et les ides de mars 44 av. J.-C., date de son assassinat, plusieurs types monétaires furent frappés à son effigie, gravés de son nom, des titres et des magistratures dont il était investis: Imperator (chef de l’armée), Pontifexmaximus (grand prêtre de la religion publique), Dictator (premier magistrat aux pouvoirs politiques illimités), Dictator perpetuus (dictateur à vie).

L’image sobre et réaliste du portrait monétaire de César montre un homme d’âge mûr – en 44 av. J.-C., il avait 56 ou 58 ans – ridé, aux traits fatigués par une longue carrière militaire sur les champs de bataille, la pomme d’Adam bien visible, suggérant à certains d’y reconnaître un goitre qui serait l’indice de la maladie qui minait l’homme les derniers temps de sa vie. Une couronne sur la tête, qui rappelle ses triomphes militaires, – et qui, d’après Suétone, devait cacher la calvitie qui lui faisait honte – l’effigie est animée par un regard vif et le sourire complaisant de celui qui, au terme d’une carrière politique et militaire acharnée et longue de presque trente ans, mais brillante et toujours ascendante, est arrivé au faîte du pouvoir et de la gloire.

Denier d’argent (avers), Rome, février à mars 44 av. J.-C., Imper(ator)
©MAH Genève, inv. CdN 2001-1706

Le portrait monétaire de César revêt une signification politique majeure dans le cadre des institutions romaines: obtenir du Sénat la prérogative de se faire représenter sur la monnaie de son vivant constituait une entorse révolutionnaire aux principes républicains, qui trouvait son modèle chez les seuls rois hellénistiques d’Orient!

Effectivement, en janvier 44 av. J.-C., Jules César était devenu l’homme fort de la République, un chef politique et militaire charismatique et incontesté. Vainqueur de la bataille décisive d’Alésia, qui, en 52 av. J.-C., permit de soumettre la Gaule aux Romains, vainqueur aussi de deux guerres civiles, par lesquelles il avait éliminé ses adversaires politiques (Pompée, à Pharsale, en 48 av. J.-C., et les partisans, à Munda, en 45 av. J.-C.), les faveurs honorifiques et des droits nouveaux que le Sénat lui décernait étaient à la hauteur de sa gloire: droit de se déplacer à cheval, avoir sa statue dans tous les temples d’Italie, porter la couronne triomphale de manière permanente, donner son nom au mois de sa naissance (juillet de Jules)… Leur accumulation finit par susciter l’inquiétude de ses adversaires, qui voyaient en lui un danger pour la liberté, le soupçonnant de vouloir abolir la République pour devenir roi.

Denier d’argent (revers), Espagne, 46-45 av. J.-C., La Soumission des Gaules.
©MAH Genève, inv. CdN 2001-1683

Est-ce que la monnaie de César laisse apparaître de telles intentions? Nul doute que toutes les monnaies frappées à son nom depuis 49 av. J.-C. servent par leur iconographie sa propagande politique: trophées, victoires, ustensiles en relation avec ses fonctions de souverain pontife. N’alla-t-il pas jusqu’à se servir dans le trésor de l’État pour frapper monnaie d’or et payer ses légions après ses victoires sur ses ennemis politiques? Faire graver son image sur l’avers des deniers en 44 av. J.-C. fut assurément compris par ses adversaires comme un geste de mépris envers les valeurs républicaines. Néanmoins, la lecture de divers éléments iconographiques et épigraphiques choisis pour les types monétaires de 44 av. J.-C. prouve que, même si César visait à devenir monarque, dans un contexte d’instabilité et de changements politiques, il n’était pas moins soucieux de montrer qu’après la longue période des guerres civiles, son intention était le retour à une normalité institutionnelle et au respect des pratiques romaines. Ainsi, le nom du magistrat monétaire responsable de la frappe figure sur les monnaies de manière systématique; les ustensiles liés à l’exercice des sacrifices religieux évoquent sa fonction de pontifex maximus, dont il était régulièrement investi depuis dix-huit ans; les titres des magistratures et des fonctions militaires qui accompagnent son portrait rappellent le caractère légal de son pouvoir; des symboles tels le caducée, symbole de la Felicitas («temps heureux»), le globe, qui renvoie à la domination du monde, ou la poignée de mains qui fait allusion à la concorde, sont autant de références traditionnelles qui promettent un retour à l’apaisement et à la réconciliation.

Denier d’argent (avers et revers), Rome, 44 av. J.-C.,
Dict (ator) Perpetuo
, monétaire Lucius Buca ©MAH Genève, inv. CdN 2001-1711

Après son assassinat, les ides de Mars de 44 av. J.-C., l’effigie de César n’a pas disparu des monnaies, bien au contraire. Plusieurs types monétaires sont datés d’entre mars et juillet de cette même année, dont celui le représentant la tête voilée et avec l’attribut de déférence de Parenspatriae («père de la patrie»).

Denier d’argent (avers), Rome, mars à juillet 44 av. J.-C., Parenspatriae
© MAH Genève, inv. CdN 2001-1713

Pendant la guerre civile qui opposa Octavien à Marc Antoine, ceux-ci ont habilement fait figurer le portrait de César sur leurs monnaies pour légitimer leur revendication du pouvoir par leur filiation à lui, respectivement juridique et spirituelle. Sans hésiter d’y faire graver aussi leur propre image!

Denier d’argent (avers et revers), 43 av. J.-C., bustes de Marc Antoine et de Jules César dict(ator)
©MAH Genève, inv. CdN 2001-1762

Ainsi, ce qui fut l’un des gestes audacieux de César marqua un tournant dans l’histoire de l’image du pouvoir en Occident, de l’art du portrait aussi: à commencer par Octavien, devenu Auguste, tous les empereurs romains et les souverains des temps modernes mettront désormais leur portrait monétaire au service de l’exercice de leur autorité.

 

1) En été 2018, deux archéologues du Musée archéologique national des antiquités, à Leyde, Maja d’Hollosy et Tom Buijtendorp ont présenté une reconstitution au naturel de la tête de Jules César, en exploitant les possibilités de la technologie 3D.

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