« Le Baptême de Jésus » de Francis Danby

Une scène biblique pour un public calviniste

Dans le parcours du nouvel accrochage de la collection Beaux-Arts, une salle est consacrée au paysage genevois de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle. L’émergence de la peinture de paysage sous les pinceaux de Jacques-Laurent Agasse, de Wolfgang Adam Töpffer ou encore de Pierre-Louis De la Rive, fortement inspirée par la peinture hollandaise, se caractérise par une forte présence de figures se livrant à toutes sortes d’activités, le paysage peinant à exister pour lui-même et à s’affranchir de la scène de genre. Chez Töpffer, sa prédominance est revendiquée, tandis que chez De la Rive, particulièrement dans son Mont-Blanc vu de Sallanches, elle devient anecdotique, la représentation de la montagne dominant le sujet.

Une scène biblique pour un public calviniste

Dans le parcours du nouvel accrochage de la collection Beaux-Arts, une salle est consacrée au paysage genevois de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle. L’émergence de la peinture de paysage sous les pinceaux de Jacques-Laurent Agasse, de Wolfgang Adam Töpffer ou encore de Pierre-Louis De la Rive, fortement inspirée par la peinture hollandaise, se caractérise par une forte présence de figures se livrant à toutes sortes d’activités, le paysage peinant à exister pour lui-même et à s’affranchir de la scène de genre. Chez Töpffer, sa prédominance est revendiquée, tandis que chez De la Rive, particulièrement dans son Mont-Blanc vu de Sallanches, elle devient anecdotique, la représentation de la montagne dominant le sujet.

Au milieu des œuvres de ces gloires locales, l’on trouve aussi deux peintures de l’Irlandais Francis Danby – actif à Genève à l’époque – qui relèvent, elles, a priori de la peinture d’histoire: Le Baptême de Clorinde épisode tiré de la Jérusalem délivrée du Tasse ainsi qu’un Baptême de Jésus de 1833. Pourtant, si l’on ne fait que jeter un rapide coup d’œil à cette dernière huile sur toile, on risque fort de passer à côté du sujet. En effet, le baptême du Christ ne saute pas aux yeux…

Cet épisode biblique, au succès iconographique important, est raconté de façon très semblable dans les évangiles, chez Matthieu (3; 13-17), chez Marc (1; 9-11) et enfin chez Luc (3; 21-22). Le Christ, venu de Galilée, vient sur les bords du Jourdain pour être baptisé par Jean… Dans les représentations traditionnelles, la figure du Christ occupe généralement le centre de la composition. Jean le Baptiste lui verse l’eau sur la tête, au-dessus de laquelle flotte la colombe de l’Esprit Saint dont la présence est stipulée dans les textes. Les deux hommes sont dans le fleuve, la foule venue recevoir le baptême assistant à la scène, répartie de part et d’autre.

Une peinture de paysage plutôt qu’une scène biblique

Mais nous sommes ici avant tout devant un paysage: les figures sont petites, occupant moins du tiers de la hauteur du tableau. Un paysage fermé. Un bras du Jourdain qui forme une sorte de gorge sombre, traitée dans une palette de tons bruns plutôt chaude. Les rochers et les arbres aux troncs serpentins contribuent à l’effet de resserrement en même temps qu’ils rendent le cadre plutôt exotique. Cette gorge s’ouvre vers l’angle supérieur gauche de la composition. La lumière s’y infiltre en diagonale, éclairant les protagonistes par l’arrière, ce qui projette leur ombre vers l’avant, en direction de l’angle inférieur droit. Cette diagonale de lumière attire progressivement l’œil vers le personnage vêtu d’une tunique brun-rouge dans laquelle on reconnaît le Christ, plus par déduction que par des attributs caractéristiques. Nulle auréole, pas le moindre petit halo pour signifier sa sainteté. Les tons bruns, terreux, des éléments minéraux et végétaux, contrastent avec le bleu du ciel sur lequel se découpent des nuages rosés tirant sur le jaune. Un clair-obscur atypique lui aussi pour une scène se déroulant généralement en pleine clarté.

Francis Danby (1793-1861), Le Baptême de Jésus, 1833.
Huile sur toile, 104 x 136 cm © MAH, inv. 1833-3

La foule venue recevoir le baptême se réduit à une poignée de personnages, groupés sur un rocher au fond de la gorge. Ils portent des vêtements drapés à l’antique ou de longues robes comme celle de Jésus. Certains, autre petite touche d’exotisme, sont coiffés d’un turban. Ils assistent en arrière-plan à la rencontre entre Jésus et Jean le Baptiste. Ce dernier, dont la tête est l’épicentre du tableau, porte son habituelle peau de mouton. Il s’incline devant le Christ, les mains jointes sur la poitrine. À ses pieds, appuyée contre un rocher, figure sa houlette de berger en forme de croix, son attribut identitaire.

À vrai dire, la scène ne représente pas le baptême proprement dit – en dépit du titre du tableau – mais bien la scène qui le précède directement selon le récit qu’en fait Mathieu (3; 14), et les paroles de Jean à Jésus: «C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et toi, tu viens à moi.» À part le bain de pied des protagonistes, rien n’évoque le baptême proprement dit. Et si l’ouverture de la gorge sur le ciel semble lointainement faire écho aux évangiles qui évoquent l’ouverture du ciel au moment du baptême, c’est pour permette l’arrivée de l’Esprit Saint sous forme de colombe, totalement absente ici. La présence d’un récipient et d’un linge blanc, posé sur la rive dans une anfractuosité du rocher, fonctionne comme un rappel du baptême par aspersion. Un anachronisme pour les temps bibliques, où le baptême se pratique par immersion, expliquant le bain dans le Jourdain.

Francis Dandy s’exile en Suisse

Mais pourquoi un tel décalage avec l’iconographie traditionnelle de l’épisode biblique? Il faut d’abord se rappeler que notre tableau est peint par Francis Danby, un artiste irlandais né en 1793, qui se forme à Dublin et débute sa carrière par la vente d’aquarelles à Bristol. Cette activité lui donne les moyens d’envoyer quelques huiles à Londres – des petits paysages pittoresques –,  où il se fait vite remarquer et où il collabore bientôt à la Royal Academy of Arts. Il peint alors d’immenses toiles illusionnistes avec des sujets plutôt sombres que l’on compare souvent à la production de John Martin. L’exemple le plus fameux est un Déluge géant, de 5 mètres de large, conservé aujourd’hui à la Tate Britain, daté de 1840, qui relance complètement le succès du peintre de retour en Angleterre et constitue en même temps sa dernière toile de ce genre. Car sa carrière connaît une éclipse, entre 1829 et 1840, période durant laquelle Danby peint rarement à l’huile et quand il le fait, par nécessité financière, traite des petits formats. On explique cette période par la conjonction d’événements survenus en 1829, dignes d’un feuilleton. S’il avait été à plusieurs reprises coopérateur la Royal Academy, il ne faisait pas partie de ses 40 membres fixes. En 1829, il se fait damner le pion par John Constable à une voix près lors de l’élection. Il ne digère pas cette défaite et quitte Londres. Il voyage puis s’installe en Suisse, d’abord à Rapperswil chez des amis, puis sur les rives du Léman avant de s’établir pour un temps à Paris. Cet échec ne l’empêche pas de s’inscrire dans le registre de l’Auberge du Cheval-Blanc à Genève comme artiste peintre, membre de la Royal Academy. Cette même année, son épouse s’enfuit avec un jeune peintre alors que Danby entretient de son côté une maîtresse depuis quelques années qui lui a donné plusieurs enfants.

Un catholique en terres protestantes

Notre tableau date de ces années d’errance où il tourne le dos au sublime pour renouer avec un traitement très pastoral du paysage, passant en somme d’un extrême à l’autre du spectre du romantisme. Établi à Genève entre 1832 et 1836, Danby se fait connaître de la société genevoise à qui il vend des dessins. C’est par l’intermédiaire du peintre Amélie Munier-Romilly qu’il reçoit pour le Musée Rath, alors géré par la Société des arts, la commande de ce Baptême de Jésus, acheté par une souscription publique pilotée par Rodolphe Töpffer en 1833. Les artistes de la place se mobilisent donc pour lui assurer des revenus d’autant plus nécessaires qu’il est père de 9 enfants: 7 de son premier mariage, deux de sa concubine, avec un troisième en route. Soit douze bouches à nourrir, toute la famille ayant fait le voyage! Ce succès lui assure d’autres commandes, notamment de la part des membres de la communauté anglaise de Genève, mais aussi d’amateurs genevois. En 1835, Danby expose quatre toiles au Musée Rath. L’accueil est chaleureux dans la presse comme dans le public. La «Chambre des étrangers» qui surveillait de près et depuis son arrivée cet artiste à la famille nombreuse accumulant les dettes, lui renouvelle sans ciller son permis de séjour.

Avec ce Baptême de Jésus, un Irlandais catholique se voit donc confier la commande d’une scène biblique en terre calviniste! Il faut reconnaître qu’il se sort habilement d’un exercice qui aurait pu s’avérer périlleux. Si la dominante du paysage ne relève sans doute que de son intérêt personnel, rejoignant aussi celui des artistes genevois, la sobriété du traitement des personnages bibliques, dépourvus d’auréoles, ne pouvait que séduire le public local. Le sujet du baptême, seul sacrement commun au protestantisme et au catholicisme avec l’eucharistie, n’était pas une difficulté en soi. Mais si le baptême est un sacrement chez les protestants, car il marque l’entrée dans une nouvelle vie de chrétien, il ne purifie pas pour autant des péchés comme dans la conception catholique, seul le sang du Christ, partagé dans l’eucharistie, ayant ce pouvoir. En mettant en image non pas le baptême proprement dit mais la rencontre entre Jean le Baptiste et le Christ, Danby évacue ainsi tout risque de controverse théologique.

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