L’« épée à la romaine » de Jean-Gabriel Eynard

Un glaive de l’École de Mars revisité

L’exposition Le goût de l’antique, qui met en lumière l’anticomanie développée par Jean-Gabriel Eynard (1775-1863) et son épouse, née Anna Lullin de Châteauvieux (1793-1868), est l’occasion de découvrir un glaive d’apparat ayant appartenu à l’illustre financier et diplomate genevois, offert au musée en 1922 par sa petite-fille, la peintre et bijoutière Marie Bedot-Diodati (1866-1958) [fig. 1].

Un glaive de l’École de Mars revisité

L’exposition Le goût de l’antique, qui met en lumière l’anticomanie développée par Jean-Gabriel Eynard (1775-1863) et son épouse, née Anna Lullin de Châteauvieux (1793-1868), est l’occasion de découvrir un glaive d’apparat ayant appartenu à l’illustre financier et diplomate genevois, offert au musée en 1922 par sa petite-fille, la peintre et bijoutière Marie Bedot-Diodati (1866-1958) [fig. 1].

Fig. 1. Glaive d’apparat et fourreau, France, 1794, remanié au début du XIXe siècle.
Acier, laiton doré, bois, feutre, glaive L. 61,5 cm, 760 g, fourreau L. 51 cm, 530 g.
Don de Marie Bedot-Diodati, 1922 ©MAH, photo: F. Bevilacqua, inv. 1924

Cette arme témoigne du renouveau du goût pour l’Antique dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et les premières décennies du siècle suivant. Le style néoclassique qui domine alors l’ensemble de la production artistique s’exprime en effet également dans le domaine militaire, notamment à travers l’apparition, dès la fin du règne de Louis XV (1710-1774), de divers modèles de glaives inspirés de l’armement des légionnaires romains, soit l’épée courte dite gladius ou la spatha de cavalerie, arme longue introduite au début de l’époque impériale [fig. 2].

Fig. 2. Statue monumentale de Trajan ?, production de Rome, vers 112-113, découverte en 1841 à Ostra Vetere.
Marbre de Carrare, H. 213, l. 114, P. 61,5 cm.
Achat, 1893 ©MAH, photo: J.-M. Yersin, inv. 8938

Une arme dessinée par Jacques-Louis David ?

Attribut de longue date de la Justice, le glaive connaît – par opposition à l’épée, investie d’une symbolique féodale issue de l’ancien Régime – un regain de faveur sous la Révolution française, dont il incarne les idéaux en s’inspirant de l’esthétique et des vertus de la Rome républicaine, érigée en modèle de la République française. De fait, aucune arme n’est plus emblématique de cette période que le glaive des élèves de l’École de Mars [fig. 3], créée le 13 prairial An II (1er juin 1794) pour remplacer l’École royale militaire, supprimée par la Convention nationale en septembre 1793. Destinée à l’instruction militaire et civique des cadres de l’armée révolutionnaire, l’institution sera dissoute moins de cinq mois plus tard, le 23 octobre de la même année.

Fig. 3. Glaive de l’École de Mars et fourreau, France, 1794.
Acier, laiton, bois, feutre, glaive L. 66 cm, 920 g, fourreau L. 53,3 cm, 412 g
© Leeds, Royal Armouries, inv. IX.967
Fig. 4. Costumes dessinés par Jacques Louis David pour les élèves de l’École de Mars, installée du 1er juin au 23 octobre 1794 dans la plaine des Sablons à Neuilly-sur-Seine, aux portes de Paris
© Neuilly-sur-Seine, Archives/Wikimedia commons

Bien que l’on n’en ait pas la preuve formelle, la paternité de cette arme est certainement à attribuer au peintre Jacques-Louis David (1748-1825). Membre de la Convention et proche de Robespierre1, c’est lui qui est chargé de créer pour les élèves « un costume militaire tel qu’il convient à nos climats, à nos mœurs, à notre révolution2 ». D’un style antiquisant que d’aucuns jugent trop théâtral3 – ce qui peut s’expliquer par les rapports étroits que l’artiste a toujours entretenus avec les arts de la scène4 –, ce costume est complété par une arme blanche suspendue à un baudrier de cuir noir porté en bandoulière [fig. 4]. Le choix de l’artiste va tout naturellement se porter sur le glaive, dont on trouve de nombreuses déclinaisons dans ses toiles [fig. 5 et 6] : organisée sur le modèle de l’armée romaine et dédiée à l’enseignement des vertus républicaines, l’École de Mars se doit d’avoir une « épée à la romaine », comme on l’appelle alors.

Fig. 5. Antoine Alexandre Morel (1765-1829), d’après Jacques-Louis David (1748-1825), Le Serment des Horaces (1784), 1810, détail. Burin, 64,7 x 80,1 cm à la feuille ©MAH, photo: A. Longchamp, inv. E 2016-193 Au premier plan du faisceau d’armes brandi par le père des trois héros romains, un modèle de glaive très proche de celui que David dessinera dix ans plus tard pour l’École de Mars. Fig. 6. Jacques-Louis David (1748-1825), Léonidas aux Thermopyles, 1804-1814, détail. Huile sur toile, 395 x 531 cm ©Paris, musée du Louvre, inv. 3690/Wikimedia commons Les somptueux fourreaux donnés par David aux protagonistes de ses peintures d’histoire ont pu servir de modèle aux ornements ajoutés au glaive du musée.

Symboles républicains et inspiration orientale

En dépit du caractère éphémère de l’institution, un grand nombre de ces épées sont parvenues jusqu’à nous, authentiques ou transformées pour d’autres usages5. Tel est le cas de l’exemplaire du musée, auquel plusieurs modifications ont été apportées. La principale est le retrait de son élément le plus caractéristique – le seul qui ne soit pas d’esprit classique, mais redevable à la vogue de l’orientalisme: la pièce de garde en acier à trois branches6, pour laquelle David s’est inspiré de la nimcha, sabre court des cavaliers du Maghreb [fig. 7]. Arme qui semble avoir eu un attrait particulier à ses yeux, puisque la même année il en reproduit la monture caractéristique dans le sabre du costume qu’il créée pour les représentants du peuple aux armées7 [fig. 8].

Fig. 7. Épée (nimcha), Maroc, 1835. Acier, laiton, bois, feutre, épée L. 104 cm, 950 g © Leeds, Royal Armouries, inv. XXVIS.103
Fig. 8. Dominique-Vivant Denon (1747-1825), d’après Jacques-Louis David (1748-1825), Représentant du peuple aux armées, 1794. Eau-forte, 33 x 19,5 cm © Paris, Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie, RESERVE FOL-QB-201 (138)

Tout aussi évocateur, le bonnet phrygien ou « bonnet de la Liberté » en relief ornant les languettes trapézoïdales de la garde fait également défaut [fig. 3]. Ce symbole révolutionnaire a probablement été limé, ainsi que pourrait le laisser penser la déchirure visible à la base de la languette postérieure.

Par ailleurs, quelques éléments décoratifs rapportés viennent adoucir les lignes sévères de l’arme: sur la face principale, la garde a été enrichie de rameaux d’olivier stylisés et d’un médaillon ovale avec une tête de Méduse en relief, tandis que des palmettes découpées habillent désormais le fourreau gainé de feutre rouge. À l’avant de celui-ci, un mufle de lion en relief masque le motif gravé d’origine, un niveau à perpendiculaire, toujours visible au dos [fig. 9 et 10]. Sous la Révolution, l’allégorie politique adopte en effet de nouvelles figures mettant en avant les vertus révolutionnaires, la Liberté et l’Égalité. Si la première est symbolisée par le fameux bonnet phrygien, la seconde est représentée par cet emblème issu de la franc-maçonnerie8 : « aux balances, qui peuvent faire équivoque avec celles de Thémis, les artistes modernes substituent le niveau, symbole plus expressif & qui caractérise mieux l’Égalité9. »

Fig. 9 et 10. Glaive d’apparat et fourreau, détails (avers et revers) © MAH, photo: F. Bevilacqua, inv. 1924

De même que l’on ignore dans quelles circonstances Jean-Gabriel Eynard est entré en possession de cette arme, on ne sait rien non plus des raisons ayant motivé les modifications qui lui ont été apportées. Mais quels qu’en aient été le commanditaire et l’intention, ces interventions, vraisemblablement effectuées au début du XIXe siècle, sont manifestement destinées à faire oublier l’origine révolutionnaire de cette arme née sous le régime de la Terreur (1793-1794). En accentuant le caractère « romain » de ce glaive de l’École de Mars, on a sans doute cherché à produire une épée d’apparat dans le style antiquisant à la mode, voire un accessoire pour une fête costumée, très en vogue jusqu’au Premier Empire.

Notes
  1. Au printemps 1794, Robespierre se fait faire sur les dessins de David un sabre du même modèle que ceux des élèves de l’École de Mars, mais « tout brillant d’or et de nacre ». Cette arme luxueuse, qui a malheureusement disparu depuis, est présentée à la Convention comme pièce à charge le 27 juillet 1795, à l’occasion du premier anniversaire de la chute du tyran. Voir Daniel et Guy Wildenstein, Documents complémentaires au catalogue de l’œuvre de Louis David, Paris, 1973, pp. 95, no 946, et 133, no1205
  2. Bertrand Barère, Rapport fait à la Convention Nationale au nom du Comité de Salut Public, dans la séance du 13 prairial, sur l’éducation révolutionnaire, républicaine et militaire, et décret sur la formation de l’École de Mars, Paris, 1794, p. 10
  3. « Tel quel, ce costume était piquant, neuf, et il fit l’admiration des gens de goût. Mais d’aucuns le trouvaient théâtral, et les habitants de Neuilly, assistant au défilé des élèves de Mars, croyaient voir des figurants d’Opéra » (Arthur Chuquet, L’École de Mars (1794), Paris, 1899, p. 79).
  4. David a dessiné de nombreux costumes, décors et accessoires de scène, tant pour les grandes fêtes révolutionnaires dont il est l’ordonnateur que pour la Comédie-Française, où certaines de ses toiles font l’objet de tableaux vivants. Voir David Alston, « David et le théâtre », dans Michel Régis (dir.), David contre David, Actes du colloque organisé au musée du Louvre par le service culturel du 6 au 10 décembre 1989, tome I, Paris, 1993, pp. 165-198.
  5. Un glaive ayant appartenu au célèbre comédien François-Joseph Talma (1763-1826), ami de David avec lequel il collabora pour la création de ses costumes de scène, est ainsi conservé au Château de Malmaison (inv. M.M.40.47.230).
  6. Le retrait de cet élément, dont la trace est encore visible à l’intérieur de la garde, a entraîné certaines modifications, notamment l’insertion d’un système rudimentaire de lames-ressort en laiton et de cales en bois pour maintenir l’arme dans son fourreau.
  7. Voir Pierre Rosenberg, Louis-Antoine Prat, Jacques-Louis David 1748-1825. Catalogue raisonné des dessins, tome II, Milan 2002, p. 1213, no G 4. Voir aussi sur la même page la gravure de H. L. Lacault reproduisant une nimcha très similaire, vraisemblablement dessinée par David pour le costume en question (no G 6).
  8. On sait que la franc-maçonnerie a contribué à répandre les idées qui triomphent en 1789 et que sa symbolique a largement influencé l’imagerie révolutionnaire. David est affilié – terme induisant une appartenance préalable à l’ordre maçonnique – à la loge La Modération le 24 novembre 1787. Voir Albert Boime, « Les thèmes du serment : David et la franc-maçonnerie », dans Michel Régis (dir.), David contre David, Actes du colloque organisé au musée du Louvre par le service culturel du 6 au 10 décembre 1989, tome I, Paris, 1993, pp. 259-291.
  9. Hubert François Gravelot, Charles Nicolas Cochin, Iconologie par figures, ou Traité complet des allégories, emblêmes, &c. […], Paris, 1791, tome 4, p. 127

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