Des poudres et des couleurs I

La technologie des pastels: origine et fabrication

Initiée en 2017, une étude technico-scientifique d’une sélection d’œuvres de Jean-Étienne Liotard (1702-1789) est en cours au Musée d’art et d’histoire. Cette recherche vise à réunir le plus de données matérielles possible, tirée des matériaux constitutifs d’un ensemble de pastels, dessins, estampes, peintures de chevalet et miniatures. L’artiste suisse avait une prédilection pour le pastel, aussi cette étude est-elle l’occasion de publier une série d’articles autour de ce médium, auquel Liotard doit sa renommée.

La technologie des pastels: origine et fabrication

Initiée en 2017, une étude technico-scientifique d’une sélection d’œuvres de Jean-Étienne Liotard (1702-1789) est en cours au Musée d’art et d’histoire. Cette recherche vise à réunir le plus de données matérielles possible, tirée des matériaux constitutifs d’un ensemble de pastels, dessins, estampes, peintures de chevalet et miniatures. L’artiste suisse avait une prédilection pour le pastel, aussi cette étude est-elle l’occasion de publier une série d’articles autour de ce médium, auquel Liotard doit sa renommée.

Le pastel, un médium séculaire

Le pastel voit son apparition progressive à partir du XVe siècle. Léonard de Vinci parle de «mode de colorer à sec» dans le Codex Atlanticus1. Il l’aurait appris auprès de l’artiste français Jean Perréal (1455-1530), rencontré à Milan en 1499.

Les termes «pastel», «pâte» («paste» en ancien français) et crayon («creta» en latin) présents dans les premiers traités techniques font référence à la fabrication, aux composants  (argile blanche, craie) mais également à la forme allongée du bâton de pastel (craie de couleur). «Pastel» définit à la fois les bâtonnets colorés, mais également l’œuvre réalisée avec ce medium.

Un bâton de pastel est traditionnellement fabriqué à l’aide de pigments d’origine minérale ou organique (plantes, animaux) finement broyés sur une pierre dure. Plus les pigments sont fins, mieux ils accrochent au support. (fig.1)

Fig.1 Pierre et pilon pour broyer les pigments. Peinture, Encyclopédie Diderot d’Alembert, planche VI., 1751-1772

Le pigment coloré est utilisé pur, mais une charge blanche peut y être ajouté graduellement afin de décliner la couleur dans des nuances plus claires. À l’inverse, un pigment noir permet d’obtenir des tonalités plus foncées. La charge blanche est le plus souvent du carbonate de calcium et/ou des argiles telles que le kaolin. Pour le noir, la pierre noire, les noirs d’os et d’ivoire sont les plus fréquemment employés. Les couleurs sont également mélangées à deux ou trois teintes, afin d’en créer de nouvelles.

Une petite quantité de liant permet d’agglomérer les ingrédients, pour former de petits bâtons. Roulés à l’épaisseur d’un petit doigt, ceux-ci sont laissés à sécher lentement à l’air. Le liant est le plus souvent une colle animale ou une gomme végétale auxquelles sont ajoutés des additifs qui varient en fonction des époques (miel, lait…).

La friabilité et la dureté du pastel dépendent des pigments, de la charge, du liant et des additifs ainsi que de leurs proportions.

Dans le Codex Madrid, Léonard de Vinci dessine un moule à fabriquer les pastels2 (fig.2), petits bâtonnets de section carrée.

Fig.2 Moule en bois et terre cuite pour fabriquer les pastels. Vinci (da), L., Codex Madrid II, c.1493– 1497. ©Bibliothèque Nationale d’Espagne

Les traités sur le pastel

L’une des premières recettes apparaît vers 1576 dans le Syntaxeon Artis Mirabilis de Petrus Gregorius: «Les peintres façonnent ces crayons de couleurs en forme de cylindre et les roulent avec un mélange de colle de poisson, de gomme arabique, de miel de figue, ou, ce qui vaut mieux à mon sens, de petit lait. Par là les crayons deviennent plus tendres, les autres sont plus durs et grattent le papier»3.

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, d’autres théoriciens et artistes proposent quelques variantes à cette recette.

À la différence de la peinture, le pastel est difficilement miscible sur une palette ou le support (papier, parchemin). Il est donc nécessaire d’avoir un minimum de couleurs déjà fabriquées pour pouvoir travailler (fig.3), bien que «[l]’opulence ne consiste pas à posséder beaucoup, mais à savoir user de ce qu’on a. Le pastel est riche avec peu» nous dit Paul-Romain de Chaperon (1732-1793) dans son traité publié en 17884.

Fig.3 Détail de la boîte de pastels de Madame Marie-Suzanne Roslin.
Alexander Roslin (1718-1793), L’Artiste et son épouse Marie Suzanne Giroust peignant le portrait d’Henrik Wilhelm Peill, 1767. Huile sur toile, 131 x 98,5 cm ©Nationalmuseum/Anna Danielsson, NMB7141

Il énumère ainsi une douzaine de couleurs permettant de fabriquer de nombreux pastels: la craie blanche, les nuances d’ocres jaune et brun, le stil de grain (laque jaune tirée d’une graine, la baie d’Avignon), le rouge vermillon natif tiré de la pierre de cinabre (mélange de mercure et de soufre), la laque carminée (tirée de la cochenille ou du bois de Brésil), le brun chaud de la terre de Cologne, le brun froid plus sombre de la terre d’ombre (d’Ombrie en Italie), la terre verte (d’origine naturelle, à base de cuivre), le bleu de Prusse (première couleur organique synthétique inventée vers 1704) et les noirs d’os ou d’ivoire (obtenus par calcination d’os ou d’ivoire)… (fig.4)

Fig.4 De gauche à droite et de haut en bas: gomme arabique, ocre en pigments, graines d’Avignon, carbonate de calcium en pigments, cochenille et bleu de Prusse.

Les artistes fabriquent eux-mêmes leurs pastels mais peuvent, dès le XVIIe siècle, en acheter chez les marchands de couleurs parisiens5. Au cours des siècles, les nuances se multiplient avec le développement de la chimie.

Les pastels suisses au XVIIIe siècle

À Lausanne, Bernard-Augustin Stoupan (1701-1775) est l’un des fabricants les plus connus au XVIIIe siècle. Ses pastels s’exportent partout en Europe. Dans son traité, Chaperon les décrit comme étant: «d’une forme très régulière, et d’un coup d’œil fort net.»6 L’artiste allemand Johann Friedrich Reifenstein (1719-1793) rencontre Stoupan à Genève en 1761 et précise: «Mr. Stuppanus fabrique toutes ses couleurs lui-même sauf le cinabre.»7 Or, si Jean-Étienne Liotard connaît et utilise les pastels de Stoupan, il fabrique aussi lui-même ses pastels…8 (fig.5)

Fig.5 Détail de la main de Liotard tenant un porte-crayon muni de morceaux de pastel bleu et rose, et de la surface matte et granuleuse du pastel. Jean-Étienne Liotard, Autoportrait, dit «à la longue barbe», 1751-1752,3 ©MAH, photo : B. Jacot-Descombes/ V. Lopes, inv.1843-5

 

À suivre
Des poudres et des couleurs II
La technologie des pastels: supports et outils

 

Notes

1 Vinci (da), L., Codex Atlanticus, c.1495– 1500, fol. 669r: «Il modo di colorire a secco»
2 Vinci (da), L., Codex Madrid II, c.1493– 1497, fol. 191r
3 Monnier, G., Le Pastel, Genève: Skira, 1995, p.113
4 Chaperon, P.R. (de), Traité de la peinture au pastel, du secret d’en composer les crayons, & des moyens de le fixer; avec l’indication d’un grand nombre de nouvelles substances propres à la peinture à l’huile, & les moyens de prévenir l’altération des couleurs. Paris: Defer de Maisonneuve, 1788, Chap.II, p42, §46
5 Piles (de), R., Corneille, J.B., Les premiers éléments de la peinture pratique, Paris: N.Langlois, 1684, Chap. XXXVIII, pp.91-96
6 Chaperon P.R. (de), Idem, Chap.III, p.204, §194
7 Lauts, J., «Jean-Étienne Liotard und seine Schulerin Markgrafin Caroline Luise von Baden», in Jahrbuch des Staatlichen Kunstsammlungen in Baden-Württemberg, 1977, Chap.14, p.67: «Mr Stuppanus alle seine Farben biss auf den Zinnober selbst verfertiget»
8 Roethlisberger, M.G., Loche R., Jean-Étienne Liotard: Catalogue, sources et correspondances. 2 vol., Dornspijk, The Netherlands: ed. Davaco., 2008, Vol.2, p.809

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