Détail de "Les instruments de musique: le violon" de Vallotton, 1896, © MAH, inv. 1973-27

Voyage en Europe V: Vienne, terminus

Le Voyage musical en Europe proposé au Musée d’art et d’histoire par le Quatuor de Genève s’achève dimanche 20 octobre à Vienne, capitale musicale et centre artistique de première importance.

Ce périple a permis d’explorer la tradition musicale des lieux parcourus, l’influence du folklore, les relations entre art, nationalité et nationalisme ou encore, l’impact de l’exil sur le travail des compositeurs. En regard de chaque étape, les vingt minutes, une œuvre ont offert un éclairage sur un artiste suisse qui s’est exporté dans un courant artistique européen.

Dernier exercice avec Ludwig van Beethoven (1770-1827), Arnold Schoenberg (1874-1951) et Ferdinand Hodler (1853-1918).

Beethoven: Les Harpes du viennois d’adoption

Ce sont les pizzicati de son premier mouvement qui valent au Quatuor à cordes no 10 en mi bémol majeur opus 74, composé en 1809, son surnom de Les Harpes. Une étiquette qui n’émane pas de Ludwig van Beethoven, mais de ses éditeurs. Publié en 1810 avec une dédicace au prince Lobkowitz – déjà dédicataire des six quatuors de l’opus 18 – ce quatuor est à rapprocher de la cinquième symphonie, achevée en 1808, par le caractère héroïque du premier mouvement et l’intensité de son scherzi. Cependant, le quatrième mouvement – qui reste de facture très classique – rend l’œuvre difficilement classifiable dans l’évolution du style «beethovenien» du classicisme rigoureux au romantisme avant-gardiste.

Quand il compose cette œuvre, cela fait trois ans que Beethoven n’a plus abordé le quatuor. Il traverse une période difficile – sa surdité progresse – marquée notamment par l’entrée des troupes de Napoléon dans Vienne. Le premier Consul tant admiré à qui il avait dédié sa troisième symphonie dite «héroïque» – avant de retirer sa dédicace, déçut par son couronnement comme empereur– entre dans sa patrie d’adoption… Napoléon achève de perdre sa superbe, mais la marche du compositeur vers le romantisme se poursuivait inexorablement!

La Nuit transfigurée de Schoeberg: chant du cygne du romantisme viennois

C’est un jeune amoureux de vingt-cinq ans qui compose en moins de trois semaines, durant l’été 1899, le sextuor à cordes Die Verklärte Nacht. L’œuvre lui est en effet inspirée par celle qui deviendra sa femme, Mathilde, la sœur du compositeur et chef d’orchestre Alexander von Zemlinsky. Les influences – a priori contradictoires – d’Arnold Schoenberg s’y décèlent aisément: Brahms, figure marquante de la vie musicale viennoise décédé deux ans auparavant, et surtout Wagner dans certains enchaînements harmoniques évoquant Tristan et Iseult.

La pièce est basée sur un poème de son ami Richard Dehmel, tiré du recueil Weib und Welt qui narre la promenade nocturne d’un couple d’amoureux. La femme annonce qu’elle est enceinte d’un autre et l’homme pardonne, magnifie la maternité et promet d’être un père pour l’enfant. Certains passages dissonants préfigurent les recherches futures du compositeur qui émancipa la musique de la tonalité et créa le dodécaphonisme.

Si l’ouvrage de Dehmel fait scandale, le sextuor de Schoenberg est aussi très controversé lors de sa création en 1902 pour la richesse de son langage chromatique et pour ses écarts, parfois grands, avec la tonalité de ré mineur.

Cette œuvre est cependant lumineuse, composée par amour – un amour mis à mal par la relation de Mathilde avec le jeune peintre proche de la Sécession, Richard Gerstl, admirateur et ami de Schoenberg. L’artiste se suicide en 1908, à vingt-cinq ans à peine, alors que, pour le bien de ses enfants, Mme Schoenberg choisit de rester avec son époux.

Les influences musicales du grand patriote qu’était Schoenberg relèvent du romantisme germanique, bien au-delà du terreau viennois. Mais si c’est à Vienne que naît la musique sérielle, le bouillonnement artistique et intellectuel qui l’habite au début du XXe siècle n’y est certainement pas étranger.

Ferdinand Hodler et la Sécession viennoise

La Sécession viennoise s’inscrit pleinement dans le contexte d’une capitale austro-hongroise qui vit naître, en peu de temps, la psychanalyse et la musique atonale. Issu en 1897 d’artistes rebelles au naturalisme en vogue, le groupement formé autour de Gustav Klimt, Koloman Moser ou Joseph Hoffmann militait pour un art nouveau, fondé sur l’expression d’une idée, d’un état d’âme plutôt que sur la représentation de la réalité. Un an plus tard, le mouvement se dote de son propre espace d’exposition.

En 1902, la Sécession y organise notamment une exposition-hommage à Beethoven – comportant une frise monumentale de Klimt – où architecture, peinture, sculpture et musique se répondent.

Si Ferdinand Hodler est invité d’honneur de la Sécession viennoise en 1904 et expose 31 tableaux dans le pavillon éponyme, il est membre du mouvement depuis 1901. Très proche de Koloman Moser sur la peinture duquel il aura une grande influence, Hodler fréquente aussi Joseph Hoffmann à qui il commandera, en 1913, l’aménagement de son appartement genevois du quai du Mont-Blanc – dont le Musée d’art et d’histoire conserve aujourd’hui une partie du mobilier.

Ferdinand Hodler, La Retraite de Marignan, 1899, © MAH, inv. 1907-44

Le grand succès de son exposition viennoise valut à l’artiste d’origine bernoise une notoriété internationale. Dans ce cadre, les cartons de La Retraite de Marignan le font admirer comme un des plus grands décorateurs du moment, à l’égal de son ami Gustav Klimt. Une consécration d’autant plus appréciable qu’en Suisse l’œuvre avait causé de forts remous.

La Retraite de Marignan avait remporté en 1897 le prix du concours de décoration du Musée national suisse, organisé par la Commission fédérale des beaux-arts. Par ce sujet – la fameuse défaite des mercenaires suisse contre les Français en 1515 – Hodler n’avait fait que traiter un thème imposé.

Loin de la glorification patriotique, la retraite vue par Hodler montre le sang et la souffrance des soldats. Mais le directeur du musée refusa ces scènes violentes et une virulente polémique partagea les tenants de la conception classique de la peinture d’histoire et les «modernistes». Cette «querelle des fresques» dura près de deux ans. Au final, il fallut plus de dix ans pour que celle-ci soient finalement réalisées au Musée national.

Dimanche 20 octobree à 11h
Musée d’art et d’histoire
Quatuor de Genève avec Frédéric Kirch, alto, et François Guye, violoncelle
Beethoven, Quatuor à cordes Les Harpes, opus 74, et Schoenberg, Sextuor à cordes La Nuit transfigurée, opus 4
Prix: CHF 20.- et CHF 15.-, libre jusqu’à 18 ans
Réservation: Espace Ville de Genève, Maison des arts du Grütli, Cité Seniors, Genève Tourisme et sur place une heure avant le concert

Vingt minute, une œuvre , à 10h30
autour de La Retraite de Marignan de Ferdinand Hodler
Entrée libre, sans réservation

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l Catégorie: Blog, Vie du Musée
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