Détail de "Les instruments de musique: le violon" de Vallotton, 1896, © MAH, inv. 1973-27

Voyage en Europe III: au nord et à l’est

Le troisième concert du cycle Voyage musical en Europe nous entraîne en Norvège et en Russie sous les archets du Quatuor de Genève. Une étape en deux temps qui confronte Grieg et Chostakovitch.

Après Paris et la Bohême, le Voyage musical en Europe met en regard deux pays, deux régimes politiques, deux époques, deux compositeurs, sans perdre de vue la problématique de la relation entre inspiration artistique et identité nationale.

D’un côté, Edvard Grieg (1843-1907), arrière-petit-fils d’un immigré écossais, formé au Conservatoire de Leipzig et nourrit de tradition romantique allemande, constitue le symbole même de l’art norvégien, à l’heure où la Norvège était encore intégrée au Royaume de Suède.

D’un autre côté, le Russe Dmitri Chostakovitch (1906-1975), fervent  soutien depuis son adolescence du régime soviétique – avec qui il entretint cependant des relations souvent conflictuelles – mit son intensité créatrice au service de l’essor de de la culture musicale soviétique.

Le Vingt minutes, une œuvre qui introduit le concert sera quant à lui consacré à l’activité du peintre genevois Jacques-Laurent Agasse (1767-1849) durant son exil volontaire en Angleterre.

Ces trois artistes, en dépit du contexte chronologique et culturel très différent dans lequel ils évoluent, partagent le point commun d’avoir suivi une voie très personnelle les distinguant de leurs contemporains-compatriotes respectifs.

Edvard Grieg, chantre de la culture norvégienne

C’est par Rikard Nordraak, compositeur de l’hymne national norvégien rencontré à Copenhague en 1863, qu’Edvard Grieg, déjà passionné par les légendes de son pays, découvre la musique traditionnelle norvégienne. Pour le jeune homme formé en Allemagne, c’est une révélation: il a trouvé sa source d’inspiration.

En 1867, il fonde à Christiana, actuelle Oslo, l’Académie de musique norvégienne et collabore avec Bjørnstjerne Bjørnson et Henrik Ibsen autour d’opéras ou de poèmes symphoniques, dont le fameux Peer Gynt, scellant l’alliance littéraire et musicale de la culture norvégienne. Cet engagement culturel n’est toutefois doublé d’aucun engagement politique.

Daté de 1878-79, le quatuor en sol mineur opus 27 de Grieg fait figure d’exception dans le catalogue de chambre. En véritable miniaturiste, le compositeur norvégien privilégie en effet les plus petites formes. Le thème principal est emprunté au lied très sombre, Spillamæd (Ménestrels), sur un poème d’Ibsen. Énoncé à l’unisson, toute en lenteur, par les quatre instruments au commencement de l’andante introductif, précédant le piquant allegro, il revient régulièrement sous forme de variations. Mais, comme dans l’écriture cyclique de César Frank – dont le quintette avec piano est contemporain – il traverse toute l’œuvre, tant le scherzo évoquant les danses paysannes norvégiennes que le final au rythme de saltarelle, conférant à l’ensemble une unité certaine  dans cette diversité apparente.

Ce quatuor norvégien connaît un succès international et impressionnera beaucoup, notamment Claude Debussy qui, quinze ans plus tard, composera un quatuor partageant – entre autres similitudes – la même tonalité.

Chostakovitch entre promotion de la culture soviétique et expression personnelle

Né à Saint-Pétersbourg dans un milieu modeste au lendemain de la révolution manquée de 1905, traumatisé enfant par l’assassinat d’un de ses camarades, tué sous ses yeux en pleine rue par un soldat tsariste, Chostakovitch met son talent au service du Gouvernement soviétique. Néanmoins, son avant-gardisme et sa créativité personnelle s’accommodent souvent mal des contraintes imposées par le régime.

La période de composition du quatuor n°4 correspond à un moment de tension entre Chostakovitch et les autorités soviétiques. En 1948, l’artiste s’était en effet prononcé en faveur d’une plus grande ouverture aux compositeurs issus des Républiques de l’Union soviétique, lors d’une réunion des «représentants de la création musicale». Interprétée comme une provocation, cette prise de position est suivie d’une interdiction de toute exécution de ses œuvres et d’un renvoi de son poste d’enseignant au conservatoire.

Pour calmer le jeu, Chostakovitch souscrit à l’écriture d’œuvres de propagande – notamment de musiques de film – et compose en parallèles une série d’œuvres «sincères» très personnelles, qui resteront cachées jusqu’au décès de Staline. De facture classique, le quatrième quatuor, daté de 1949, en fait partie. Il comporte des éléments thématiques inspirés par la musique traditionnelle juive d’Europe de l’Est, le peuple juif incarnant pour le compositeur russe le symbole de la fragilité humaine et de la persécution.

Agasse en Angleterre

D’origine bourgeoise, riche et opposée aux mouvements visant à élargir les droits civiques, la famille Agasse eut maille à partir avec le Gouvernement genevois durant tout le XVIIIe siècle. Né en 1767, Jacques-Laurent Agasse s’installe définitivement en Angleterre en 1800 après la ruine de sa famille, entraîné par Georg Pitt (1751-1828), futur Lord Rivers, qui resta son principal commanditaire. Ce gentleman possédait de somptueux haras à Stratfield Saye et des élevages de lévriers dont furent issus plusieurs champions de courses. Un vivier de modèles pour Agasse qui, déjà du temps de ses œuvres genevoises à trois mains – avec Firmin Massot aux figures et Wolfgang-Adam Tœpffer aux paysages – réalisait les animaux avec maestria. Un talent naturel pourrait-on dire, complété par des études au Museum d’histoire naturel de Paris dont il fréquentait les classes d’anatomie en parallèle à sa formation d’artiste.

Ce Portrait de Lord Rivers à cheval avec deux lévriers, deux amis et un groom est daté de 1835. Les protagonistes sont représentés aux courses de lévriers de Newmarket. Il s’agit de la deuxième copie d’un tableau de 1818 dont il existe trois versions.

« Portrait de Lord Rivers (1751-1828) et de ses amis » de Jacques-Laurent Agasse (1767 – 1849), 1835, © MAH, Inv. 1910-86

Il constitue une véritable synthèse de l’activité du peintre genevois en Angleterre et de son art en général: la présence de son principal commanditaire, la prédominance des animaux – avec trois portraits quasi psychologiques de chevaux et des représentations de chiens anatomiquement parfaits – dans un paysage anglais auquel Agasse consacrera aussi quelques toiles d’une grande sensibilité. Certes, la place importante des animaux permet de coller à Agasse l’étiquette de peintre animalier – genre considéré comme mineur. Néanmoins, la rigueur toute néoclassique de la composition, le travail de la lumière et des coloris rappellent que l’Anglais d’adoption a été formé à Paris dans l’atelier de David.

«Portraits» de chevaux et de lévriers, mais aussi d’animaux sauvage des ménageries londoniennes – dont la célèbre Girafe nubienne (1827) offerte à George IV et passée à la postérité sous le pinceau d’Agasse sur commande royale – ne doivent pas faire oublier quelques beaux portraits et scènes de genre immortalisant, à partir de 1810, les enfants de son voisin le peintre Georg Booth. Sans oublier l’énigmatique Fontaine personnifiée traitée quatre fois: une œuvre atypique donc, qui dépasse largement l’étiquette peu flatteuse de peintre animalier.

 

Dimanche 5 mai à 11h
Musée d’art et d’histoire
Quatuor de Genève
Edvard Grieg, Quatuor à cordes opus 27 et Dmitri Chostakovitch, Quatuor à cordes no 4
Prix: CHF 20.- et CHF 15.-, libre jusqu’à 18 ans
Réservation: Espace Ville de Genève, Maison des arts du Grütli, Cité Seniors, Genève Tourisme et sur place une heure avant le concert

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l Catégorie: Blog, Vie du Musée
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