Voir l’art sans le regard

Les visites descriptives et tactiles au MAH

Samedi 15 octobre, à 14h30, le Musée d’art et d’histoire lance une nouvelle série de visites descriptives et tactiles au sein de l’exposition Châteaux forts et chevaliers. Genève et la Savoie au XIVe siècle. D’autres séances sont programmées le mercredi 2 novembre à 14h30, le samedi 19 novembre à 14h30 et le samedi 17 décembre à 14h30.

Depuis 2011, le MAH développe des visites descriptives et tactiles afin de rendre accessibles ses collections au public en situation de handicap visuel. Autour de la Mise au tombeau de Véronèse, De Calame à Hodler, De Plotine à la Palatine: les femmes de l’ombre se dévoilent, Autour de Baigneurs à la Garoupe de Picasso: quatre visites descriptives se sont déjà déroulées et plus de douze reconstitutions tactiles ont été créées. Quant au public: 250 personnes aveugles, malvoyantes et voyantes y ont assistées. Analyse d’un nouveau type de visite commentée.

Un travail de groupe

Créer un programme de visites descriptives et tactiles n’est possible qu’en travaillant en étroite collaboration avec les personnes souffrant d’un handicap visuel. Le musée s’est donc associé à la Fédération suisse des aveugles et des malvoyants ainsi qu’à l’Association pour le bien des aveugles. La première, grâce à l’aide de quatre personnes aveugles et malvoyantes, a permis à faire de chaque visite une réussite en testant les maquettes tactiles à différents stades de leur création et en commentant le texte des visites descriptives. La seconde, par le biais de ses ergothérapeutes, a formé le personnel du musée et les bénévoles du Centre genevois du volontariat aux techniques de guidage. Mais ces structures sont aussi un relais essentiel pour la communication autour des visites.

La visite descriptive: une description détaillée empreinte d’émotion

Faire fi des «Ici vous pouvez voir…», oublier les «comme vous le voyez sur la droite du tableau…», décrire une œuvre dans ses moindres détails constitue un exercice complexe. Il s’agit d’aider le public aveugle et malvoyant à se faire une reconstitution mentale de l’œuvre la plus détaillée possible et la plus proche de l’originale. Décrire une œuvre, c’est aussi retranscrire l’émotion qui s’en dégage. C’est par elle que le public pallie le manque de la fameuse «première impression». La description n’est pas clinique, elle se doit d’être vibrante et vivante afin que le public se laisse entraîner au cœur de l’œuvre.

La Mise au tombeau de Véronèse et sa maquette tactile

Maquettes tactiles et approche multisensorielle

La visite descriptive est la première étape: les personnes aveugles et malvoyantes sont passives. C’est pourquoi la découverte tactile de l’œuvre est indispensable. Elle permet au public de faire une découverte personnelle de l’œuvre, de s’y confronter et d’en figer la reconstitution mentale qu’ils s’en sont faite.

Créer une maquette en trois dimensions pour traduire un tableau oblige parfois à tricher avec la réalité peinte. Mais si les peintres évoquent une profondeur dans leurs œuvres, notion complexe pour une personne aveugle, la maquette devient le seul élément permettant de la retranscrire. Ainsi, c’est du bout des doigts que le public finalise son approche du tableau.

Pour faire véritablement rentrer le public au cœur d’une peinture comme Orage à la Handeck d’Alexandre Calame, la maquette tactile (à l’échelle du tableau) est constituée d’éléments naturels reconnaissables par les personnes aveugles et malvoyantes: branches de sapins, mousse, pierres… Des bruitages d’orage et des odeurs comme celle de la terre humide ou des conifères accompagnent aussi la visite.

Alexandre Calame, Orage à la Handeck, 1839 © MAH, inv. 1839-1

 

Détail de la maquette tactile de l’Orage à la Handeck d’Alexandre Calame

Dans d’autres cas, plutôt que des bruitages, ce sont les sources littéraires qui permettent au public de découvrir les personnages historiques que sont l’impératrice Plotine ou la Princesse Palatine. Derrière les portraits officiels, qu’ils soient de marbre ou de peinture, des extraits de Pline le Jeune, Marguerite Yourcenar ou des lettres de la Palatine elle-même redonnent vie à ces deux femmes d’exception, dévoilant la complexité de Plotine et le caractère bien trempé de la Palatine. Des musiques d’époque résonnent aussi dans les salles pour que la frontière chronologique entre Antiquité romaine et Versailles opère au mieux…

Le Portrait de la princesse Palatine du Rhin de Hyacinthe Rigaud et sa maquette

Pour mieux comprendre Baigneurs à la Garoupe de Pablo Picasso, c’est ici le processus créatif qui est décrypté tactilement. Avant de peindre ce chef-d’œuvre, l’artiste réalise six sculptures en bois représentant des personnages simplifiés et géométriques. Celles-ci lui serviront ensuite de modèles pour les baigneurs du tableau qu’il peindra en deux étapes, entre 1956 et 1957. Afin que ce processus devienne clairement identifiable par le toucher, nous avons reconstitué les six sculptures et les deux étapes picturales.

Maquette manipulée dans le cadre de la visite autour de Baigneurs à la Garoupe de Pablo Picasso

Les visites De Véronèse à Picasso sont l’occasion pour les personnes aveugles et malvoyantes de découvrir la richesse et la variété des collections du musée, tout en se frayant un chemin original dans l’histoire de l’art.

Un public mixte

Un public sans handicap se joint toujours à ces visites, satisfait de pouvoir découvrir une œuvre autrement et dans ses moindres détails. En effet, ces visites spécifiques décryptent une ou deux œuvre en regard et durent entre 1 heure 30 et 2 heures. La rencontre des publics est enrichissante: les personnes aveugles invitent les personnes voyantes à fermer les yeux pour découvrir les maquettes et certains voyants aident spontanément à guider ceux qui en ont besoin…

La médiation culturelle adapte aussi ces visites à un jeune public aveugle et malvoyant qui découvre les collections par le toucher: les traits sculptés de Plotine, la robe de la Palatine, la montagne d’Orage à la Handeck…

Visite tactile pour les enfants autour du portrait de l’impératrice Plotine

Les maquettes sont d’ailleurs utilisées au cours de visites pour le jeune public sans handicap: les enfants y apprennent alors à exploiter tous leurs sens pour comprendre l’art autrement, tout en se sensibilisant à la problématique de l’accessibilité. Au cours des ateliers Sur le bout des doigts, des dizaines d’enfants ont ainsi pu créer des tableaux tactiles d’après des paysages peints par Hodler.

Être accessible à tous les publics, développer de nouvelles façons de découvrir l’art, provoquer la rencontre des publics, sensibiliser les plus jeunes: ces visites descriptives et tactiles participent du musée de demain.

Télécharger l'article au format PDF
l Catégorie: Blog, Vie du Musée
Mots clés: , , ,

2 réponses à Voir l’art sans le regard

  1. avatar Belck dit :

    Bonjour, j’examine la possibilité de venir avec un groupe de personnes à LÂI psy à votre prochaine visite guidée pour malvoyant. Une des personne est malvoyante et pour les autres il s’agit d’élargir nos perceptions. Pouvez vous m’informer des conditions et me dire si il restent des places pour la visite de fin avril.
    Avec mes remerciements et meilleures salutations,
    Sigrid Belck /art thérapeute

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *