l'Ensemble Contrechamp au MAH, © MAH; photo: M. Grillet

Visite en musique sur le thème de l’hommage

Depuis plusieurs années, le Musée d’art et d’histoire collabore avec l’Ensemble Contrechamps: des concerts de musique de chambre dont les thématiques font écho aux collections sont organisés au musée. Pour la saison 2013-2014, des visites en musique sont offertes après le concert pour en approfondir le thème. Ainsi, le 22 septembre dernier, c’est d’hommage dont il était question, entre musique et objets.

Un concert «hommage»

Les solistes de l’Ensemble Contrechamps ont alors proposé un programme en hommage à Éric Gaudibert, compositeur suisse décédé en 2012. Plusieurs œuvres de Gaudibert sont directement inspirées d’œuvres d’art graphiques, comme Jardin pour Orphée (1985). Cette pièce pour cor et ensemble tire son nom d’un dessin éponyme de Paul Klee dont les lignes enchevêtrées et la texture vertigineuse ont inspiré l’œuvre.

Le concert articulé autour de pour Orphée (2004) – arrangement et développement de la partie soliste de la pièce pour ensemble – explorait différentes facettes de l’hommage. À côté de pièces de Gaudibert lui-même, jouées in memoriam, on put notamment entendre adieu m’amour – hommage à Guillaume Dufay pour violon et violoncelle (1982-1983) de Matthias Spahlinger.

L’hommage: entre citation, réécriture et représentation

L’hommage, c’est historiquement l’acte par lequel un vassal se déclare homme de son suzerain avant de lui exprimer sa fidélité. Hors du contexte féodal, le mot prend le sens de don qui exprime le respect, l’admiration et la reconnaissance. Le dernier hommage s’inscrit dans le contexte funéraire, tandis que l’on «présente ses hommages» dans le milieu mondain.

Et dans l’art? En musique comme en peinture ou en sculpture, l’hommage peut prendre plusieurs formes selon le contexte: politique, privé, officiel… C’est tantôt une réalisation que l’on fait pour quelqu’un (le fameux don) visant la glorification du commanditaire ou du dédicataire, mais c’est aussi une citation, une référence à l’œuvre d’un autre. Dans ce cas, il s’agit autant de rendre hommage au talent d’un pair que d’en faire rejaillir une part sur son œuvre propre. La visite en musique prolongeant le concert proposait de découvrir ces différents aspects.

Retour sur une visite entre objets des collections et musique

Une statue en pied exposée dans la salle des antiquités romaines est un premier exemple. La nudité musclée et parfaite de l’imposant corps héroïsé contraste avec la tête, petite et expressive, aux traits fatigués. Un hommage rendu au plus haut dignitaire.

Statue monumentale de Trajan (ou de son père?), 112/113, © MAH, photo: J.-M Yersin, inv. 8938
Haut.: 213 cm; larg.: 114 cm
N° d’inventaire 008938

Ériger une statue de marbre à la gloire de quelqu’un est un hommage en soi. Donner – comme ici à l’empereur Trajan (ou à son père, la question fait débat) – le corps du Diomède de Crésilas, célèbre statue du héros de la Guerre de Troie, datée du Ve siècle avant Jésus-Christ, en est un plus grand encore. C’est faire rejaillir la gloire du héros qui s’empara du Palladion sur celle, déjà immense, d’un grand chef de guerre.

Le parcours se poursuivit, toujours dans le registre de la sculpture et de l’hommage à un personnage public, avec un exemple plus récent: le fût du monument Verlaine.

Dans la masse du puissant bloc de pierre se détachent trois figures féminines. L’une, marquée par l’âge, le regard au loin, enveloppe de ses bras les deux autres – une jeune femme lascive et une fillette. Elles symbolisent les trois âmes de Verlaine: religieuse, sensuelle et enfantine. Il s’agit d’une partie du monument – dernier hommage – réalisé par le sculpteur suisse Auguste de Niederhausern, dit Rodo, à la mémoire de son ami Paul Verlaine. Commande publique à un proche du poète symboliste, financé par une souscription qui permit tout juste de payer la pierre, objet de longues controverses, le monument trône aujourd’hui dans le jardin du Luxembourg.

Le Musée d’art et d’histoire conserve une tentative avortée de cette œuvre, restée dans l’atelier du sculpteur et offerte par sa veuve en 1925. Rodo, qui s’était aperçu que le fût destiné à recevoir le buste du poète, fragilisé par de nombreuses retouches, ne résisterait pas aux intempéries, racheta à ses frais la matière nécessaire à sculpter une nouvelle version.

La visite se poursuivit avec un autre artiste symboliste, Ferdinand Hodler, dont l’œuvre est très influencé par la musicalité et le rythme. Le rapprochement opéré entre art pictural et art musical nous offre ainsi un prétexte pour revenir à la musique et à Gaudibert, puisant chez Paul Klee l’inspiration de pour Orphée qu’interpréta le corniste Olivier Darbellay au cœur des paysages d’Hodler. Une occasion de mesurer l’impact du contexte de réception d’une œuvre musicale: si l’acoustique de la salle des Armures sert la rondeur du son, la beauté et le calme des cimes peintes par Hodler renforcent la fraîcheur et la dimension vertigineuse de la pièce.

Lors de l’étape suivante de la visite, nous avons observé Deux jeunes filles nues de Cuno Amiet. Ce tableau de 1910 témoigne de l’évolution du peintre soleurois qui, très influencé par Hodler, peinait à trouver son style propre. La touche saccadée, instinctive, dénote l’influence du mouvement expressionniste Die Brücke, tandis que la palette de couleurs rappelle Van Gogh, dont l’œuvre est mise en abîme dans le tableau.

Cuno Amiet, Deux jeunes filles nues, 1910, © MAH, photo: B. Jacot-Descombes, inv. 1914-18

En effet, derrière la jeune fille assise qui tourne le dos au spectateur, on peut voir au mur Deux fillettes, toile de 1890 prêtée à Amiet par le collectionneur Richard Kisling, qui contribua à diffuser en Suisse l’œuvre de l’artiste hollandais. Un double hommage donc que cette toile, à la fois variation sur un thème de Van Gogh et citation de celui-ci, proposant toutefois une vision personnelle et renouvelée.

Notre parcours s’est achevé autour du retable de Konrad Witz, pour y retrouver la classique représentation de son commanditaire – le Cardinal François de Metz – mais, surtout, pour y regarder de plus près le paysage de La Pêche miraculeuse. Les terres de Savoie, des rives du lac à la pointe du Môle, dominées par le massif du Mont-Blanc, les bocages peuplés de bergers, les lavandières sur la rive, l’exercice du tir à l’arc et la petite troupe de cavaliers précédée des armoiries de la Savoie, attestent des états bien administrés du Duc Amédée VIII. Ce même Amédée qui siège alors sur le trône pontifical en Avignon sous le nom de Félix V. Subtile hommage, politique cette fois, du cardinal au souverain pontife…

Cette dernière étape était enfin l’occasion de rappeler l’hommage à Guillaume Dufay entendu lors du concert. En effet, ce compositeur qui séjourna un temps dans l’évêché de Genève avant de devenir chanoine à la cathédrale de Lausanne en 1431, réalisa, en musique, comme Witz en peinture, la synthèse d’influences flamandes et italiennes.

Opacité et transparence

Le dimanche 19 janvier, c’est autour de Ryoanji de John Cage que s’articule un programme faisant la part belle à la percussion, traversé par les notions de transparence et d’obscurité. La visite en musique s’intéressera aux oppositions et à la complémentarité entre opacité et transparence à travers l’observation de trois éléments dans diverses œuvres d’art: le verre, le voile et l’eau.

Concert:
Ryoanji par les solistes de l’Ensemble Contrechamps
Dimanche 19 janvier à 11h
Musée d’art et d’histoire
Réservation: sur le site internet  de Contrechamps

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l Catégorie: Blog, Vie du Musée
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