Visions célestes. Visions funestes

Apocalypses et visions bibliques, de Dürer à Redon

Les visions, moyen de communication privilégié entre dieu et les mortels, apparaissent de manière récurrente dans les récits bibliques. La plus célèbre d’entre elles est celle que saint Jean aurait eue sur l’île de Patmos au premier siècle après J.-C., dont la narration constitue le dernier livre du nouveau Testament, l’Apocalypse. L’ancien Testament relate lui aussi plusieurs expériences de révélations divines sur la destinée humaine, comme celles faites à Daniel et Ézéchiel. Ces récits prophétiques, par la puissance évocatoire de leurs images, ont donné lieu à une iconographie aussi riche que spectaculaire. Une centaine d’estampes du XVe au XXsiècle issues des collections du cabinet d’arts graphiques donnent à voir quelques-unes de ces interprétations, du péché originel au Jugement dernier. Un choix articulé autour de trois ensembles majeurs, représentatifs de trois moments singuliers de l’histoire de l’œuvre imprimée.

L’Apocalypse vue par Dürer

Le premier de ces ensembles est l’Apocalypsis cum figuris d’Albrecht Dürer publiée en 1498. Éditée simultanément en allemand et en latin, cette «Apocalypse avec images» est non seulement un chef-d’œuvre de la xylographie, mais elle marque aussi un tournant dans l’histoire du livre. C’est en effet le premier ouvrage conçu et publié par un artiste sans apport extérieur – ni éditeur, ni mécène. Dürer innove également en réservant des pleines pages aux images, peu nombreuses – quinze – mais d’une grande sophistication. Cette réduction volontaire de l’iconographie implique une exigence inédite de synthèse et de dramatisation. S’il inscrit son travail dans la tradition du gothique ornemental germanique, Dürer la transcende, grâce notamment à sa connaissance de l’art italien contemporain. ll crée ainsi un modèle incontournable, dont la fortune sera aussi importante qu’immédiate.

L’inspiration biblique de John Martin

Lorsqu’il compose Paradise Lost en 1667, le poète anglais John Milton s’inspire de la Bible pour exposer ses convictions politiques et religieuses sur les questions de pouvoir, de liberté, de justice, de libre arbitre ou encore de salut. Ce poème témoigne de la perte des espoirs libéraux et républicains de l’auteur suite à la Première révolution anglaise et au rétablissement de la monarchie et de l’église en 1661. Les romantiques apprécieront particulièrement le souffle épique de l’œuvre, fascinés par la place centrale qu’y tient Satan. John Martin, célèbre dans les années 1810 pour ses vastes peintures historiques et religieuses aux accents sublimes, publie entre 1825 et 1827 une série de vingt-quatre gravures en mezzotinte illustrant le texte de Milton. Une réalisation emblématique du «romantisme noir», dont le succès vient non seulement de l’imagination dont fait preuve Martin, mais aussi de sa capacité à transcender le contenu du poème par la technique qu’il choisit.

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John Martin (1789 – 1854) d’après le texte de John Milton (1608 – 1674) Paradise Lost, livre 2, vers 1: Satan sur son trône, 1824-1825

L’Apocalypse de saint Jean par Odilon Redon

La dernière composition « visionnaire » proposée par l’exposition est l’Apocalypse de saint Jean d’Odilon Redon (1899). Celui qui fut surnommé le «Prince du rêve » transpose le texte biblique dans ce qui sera son dernier album lithographique. Ces douze estampes rappellent le style et les sujets de ses «noirs», œuvres des années 1870-1880 dont les chimères, araignées et autres yeux désincarnés composent une esthétique étrange et inquiétante, acclamée et soutenue par Joris-Karl Huysmans et Stéphane Mallarmé. Elles sont toutefois déjà empreintes de la spiritualité poétique des pastels qu’il réalise à partir de 1890, dans une période apaisée de sa vie.

Odile Redon, Apocalypse de saint-Jean, planche 1: "Et il avait dans sa main droite sept étoiles, et de sa bouche sortait une épée aiguë à deux tranchants", 1899

Odile Redon, Apocalypse de saint-Jean, planche 1: «Et il avait dans sa main droite sept étoiles, et de sa bouche sortait une épée aiguë à deux tranchants», 1899

Cette proposition de voyage eschatologique, extatique et halluciné au travers de feuilles précieuses ou surprenantes des collections du Musée d’art et d’histoire sera complétée par des œuvres d’après Hans Holbein, Peter Paul Rubens ou encore Charles Le Brun, et par des planches de Marc Chagall, Henri Presset et Enrico Baj.

 

Texte paru dans le MAHGazine de septembre 2015 à janvier 2016, à l’occasion de l’exposition Visions célestes. Visions funestes, qui se tient au Cabinet d’arts graphiques de Genève jusqu’au 31 janvier 2016.

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