Une Muse tragique enfin belle, puissante, tranquille

La Muse tragique qui trônait au sommet de l’escalier du Musée d’art et d’histoire a été donnée par Rodin à la Ville de Genève en 1896, après l’exposition Carrière, Rodin et Puvis de Chavannes. Elle est l’une des trois figures du Monument à Victor Hugo commandé à l’artiste en 1889 pour le Panthéon et présenté au Salon de la Société nationale des Beaux-Arts en 1891.

Ainsi placée à contre-jour, sur un large socle gris, subissant la concurrence inutile des statues de James Vibert, l’œuvre ne révélait pas toute sa puissance émotive. En attendant de lui trouver une nouvelle place dans les salles du musée, nous avons travaillé sur la base. La surface de celle-ci réduite, il fallait encore trouver la bonne hauteur pour la disposer. Nous avons tourné autour de l’œuvre, montant et descendant une chaise pour déterminer le bon point de vue. Nous nous sommes tournés vers le Monument à Victor Hugo lui-même où la Muse tragique, agenouillée sur un rocher qui évoque l’île de Guernesey, souffle à l’oreille du poète assis qu’elle domine légèrement, et avons repris la hauteur (1m30 environ) décidée par le sculpteur.

Sans être jamais convaincus par cette décision, toujours déçus du manque de lisibilité de l’œuvre.

Voyage suspendu

En septembre 2013, la salle 12 de l’étage des beaux-arts a été entièrement reprise pour accueillir les tableaux impressionnistes de la collection. La Muse tragique devait couronner cet accrochage, et Si c’est noir je m’appelle Jean de Tinguely prendre sa place en haut de l’escalier. Nous espérions qu’une nouvelle lumière allait faire oublier la faiblesse de la base de la Muse, révéler sa force, enfin.

Le bronze, désolidarisé de son socle, a donc cheminé prudemment, à travers une partie des salles beaux-arts, sur des palettes portées par un Fenwick. Puis elle a été posée, toujours sur ses palettes, au milieu de la salle 12, dans le sens par lequel elle y était entrée.
Et là, devant cet assemblage pragmatique et spontané, nous avons constaté que la Muse tragique était enfin belle, puissante, tranquille.

Nous avons donc décidé de la laisser comme cela, dans le mouvement suspendu de son petit voyage.

Auguste Rodin, La muse tragique, 1890, © MAH, photo: F. Bevilacqua, inv. 1896-10

Si Rodin avait extrait sa Muse tragique de l’ensemble de son monument – comme il avait extrait l’autre muse, La Voix intérieure, ainsi que le poète, pour les éditer séparément –, c’est parce qu’il considérait que chacune de ses figures constituait une entité indépendante, parfaitement viable en dehors de l’assemblage initial. Que La Muse tragique pouvait être une œuvre à part entière, autonome, détenant sa propre signification, son propre destin. Sa propre hauteur.

Une ébauche, en attendant…

L’éphémère et le hasard ont livré leur lecture du bronze, ainsi offert aux visiteurs du musée, sous la lumière zénithale de la verrière et environné des contemporains du sculpteur, Monet, Renoir, Cézanne ou Van Gogh.

L’exposition Rodin, l’accident, l’aléatoire qui ouvrira dans les salles Palatines du MAH en juin 2014 – permettant d’étudier les autres œuvres offertes par l’artiste – sera l’occasion de repenser le soclage de la Muse tragique.

En attendant, la Muse tragique, les autres œuvres – le Penseur, l’Homme au nez cassé… – de Rodin placées avec celles de James Pradier dans le cabinet 23, et Si c’est noir je m’appelle Jean face à Vénus et Adonis de Canova proposent une ébauche de réflexion sur la présence de la sculpture dans le futur musée.

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