Une mosaïque microscopique

Un œil dans les réserves III

Comme un périscope inversé qui plongerait dans les tréfonds de l’iceberg muséal, la rubrique «Un œil dans les réserves» propose de dévoiler régulièrement quelques petits trésors du patrimoine genevois. Certains objets restent en effet dans l’ombre des chefs-d’œuvre exposés en salles et mènent une existence d’objets d’étude dans les réserves du Musée d’art et d’histoire. Pour qu’ils ne tombent pas dans l’oubli, l’intention est ici de mettre en lumière un détail ou une anecdote et de montrer qu’un objet très simple peut tout de même émerveiller.

Cette rubrique est également l’occasion de solliciter les connaissances des amateurs éclairés, car de nombreuses questions restent en suspens: un sujet à identifier, une technique de fabrication à redécouvrir ou un usage à préciser.

Un paysage en micromosaïque

Un ravissant petit paysage en micromosaïque, dont on sait peu de choses, figure dans les collections d’Horlogerie, émaillerie, bijouterie et miniatures du musée.

École romaine, Paysage en bordure de mer, 4e quart XVIIIe s. Micromosaïque de verre constituée de plus de vingt-cinq mille pièces, montées sur une plaque en bronze, H. 4,8; l. 7,47; Ép. 0,36 cm ©MAH, inv. N 477

Pour définir son usage final, suivons d’abord la piste de sa taille et de ses proportions: tant le format rectangulaire que les dimensions pouvant tenir dans la main d’un homme indiquent que ce paysage a initialement été calibré pour orner le couvercle d’une tabatière – petit contenant portatif dans lequel on glissait du tabac à priser. Ce type d’œuvres, à l’instar des miniatures ou des petits portraits, pouvaient également être encadrées et accrochées aux murs d’une alcôve ou d’un boudoir: elles prenaient alors le charmant nom de tableautin.

Quelques tabatières de la collection du Musée d’art et d’histoire ©MAH, inv. AD 3690, H 2003-13, B 83 et E 191

Sur le plan technique, rappelons que la valeur d’un ouvrage en micromosaïque se mesure au nombre de ses tesselles et à la régularité de leur pose: plus elles sont nombreuses, plus l’objet est reconnu comme étant de grande qualité. La plupart des sources nous disent que dans les réalisations romaines les plus abouties, on peut compter entre 800 et 1000 tesselles par centimètre carré. Dans notre petite scène, la surface occupée par le groupe de cinq paysans au premier plan mesure presque exactement 1 cm2: le résultat force l’admiration puisqu’il inclut plus de 1700 occurrences (!), gage de la qualité de ce petit tableau.

Détail en lumière rasante du paysage en micromosaïque. La surface encadrée de noir mesure 1 centimètre carré et contient plus de 1700 pièces de mosaïque ©MAH, inv. N 477

Détail en lumière rasante du paysage en micromosaïque. La surface encadrée de noir mesure 1 centimètre carré et contient plus de 1700 pièces de mosaïque ©MAH, inv. N 477

Une scène originale ?

L’histoire des œuvres picturales de petit format nous montre enfin qu’une miniaturisation est souvent synonyme de reproduction et l’art de la micromosaïque ne le dément pas: tout comme les peintures sur émail, les sujets représentés sont de plus ou moins fidèles copies d’œuvres de plus grands formats, généralement connues du public et portant la signature de grands maîtres. Si la plupart des sites de la Rome antique représentés par cette technique ont pour modèle les gravures de Domenico Pronti (1750-vers 1815) et de ses contemporains, l’œuvre peinte qui a servi de base au paysage des collections du MAH ne nous est malheureusement pas connue à ce jour.

Son sujet même semble aussi échapper à toute réalité, ayant passé en revue les nombreux paysages d’Italie et de Bohême susceptibles de lui correspondre. Les éléments en présence, soit une large anse d’eau sur laquelle se détache un haut plateau et ses abruptes falaises, un village, puis à l’arrière-plan la ligne bleutée de la méditerranée, peuvent correspondre, pris séparément, à de nombreux sites. Cependant, dans la configuration exacte ci-proposée, nous n’avons pu l’attribuer à aucun paysage existant. Ceci nous autorise à penser qu’il puisse s’agir ici d’un caprice, soit d’un paysage imaginaire composé de lieux ou de ruines connus, juxtaposés en composition libre par le peintre.

Le traitement des arbres paraît sorti d’une peinture de Paolo Anesi (1697-1773) ou de Marco Ricci (1676-1730) et de son école, tandis que les chevriers, tant dans leurs poses que dans le groupe qu’ils forment et son emplacement dans la composition, appartiennent au langage de Paolo Monaldi (1710-1779), tous peintres italiens du XVIIIe siècle célèbres pour leurs paysages animés. L’œuvre modèle de notre petit paysage existe quelque part, nous espérons la connaître un jour.

 

Dans la même rubrique :

Le mystère de la boite en argent
Une étrange amulette
Un cadran pas comme les autres

Télécharger l'article au format PDF
l Catégorie: Blog, Collections.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *