Visite presse de l'exposition Rodin. L'accident. L'aléatoire © MAH Genève photo: B. Jacot-Descombes

Une exposition sous la loupe

Enquête approfondie de l’exposition Rodin. L’accident. L’aléatoire

Depuis quelques années, des études de publics quantitatives sont conduites au MAH avec la Passerelle d’observation des publics du Département de la culture et du sport et l’institut Satiscan. À ces collectes de données systématiques s’ajoutent les observations de terrain menées de manière informelle par le personnel d’accueil et les médiateurs et une tenue de statistiques à l’interne sur le nombre global de visiteurs par jour, la fréquentation des rendez-vous proposés aux publics, l’accueil de groupes (privés, scolaires ou autres).

Des enquêtes qualitatives sur les expositions viennent compléter les informations recueillies sur les publics: données socio-démographiques, horizons d’attente, réception. Pour l’exposition Rodin. L’accident. L’aléatoire, une enquête qualitative d’envergure a été menée durant toute la durée de l’exposition, dont voici une synthèse des résultats. (IBR)

L’exposition en bref

 Auguste Rodin (1840 – 1917) est sans doute le premier grand sculpteur du XXe siècle. S’il a marqué les esprits par sa valorisation du fragment et de l’inachevé, il a également renouvelé le médium en y introduisant la notion d’aléatoire et d’accident. Acceptant les fruits du hasard, Rodin intègre à sa démarche artistique des éléments qui ne doivent rien à son initiative personnelle. L’accident s’intègre alors au processus créatif. Bénéficiant de la participation exceptionnelle du Musée Rodin de Paris, l’exposition, qui explorait un thème nouveau, présentait, autour de La Muse tragique, don de Rodin au Musée d’art et d’histoire, septante sculptures de Rodin et quatorze œuvres d’autres artistes.

L’enquête en bref

L’enquête a été menée entre juin et septembre 2014 à la suite d’une demande spécifique du MAH à l’institut Satiscan. Le Service de la promotion culturelle du Département de la culture et du sport de la Ville de Genève avait mis en place, dès début 2013, des questionnaires généraux concernant le public des musées et des bibliothèques: un questionnaire restreint (R) ne posant que les questions du genre, du lieu d’habitation et de l’âge de la personne interrogée et un questionnaire complet (C) allant plus en détail dans ses habitudes de vies et de visites. Pour Rodin. L’accident. L’aléatoire, un questionnaire spécifique a été créé (C+) pour le côté quantitatif, accompagné de vingt entretiens approfondis pour le côté qualitatif. Le but de cette enquête était, entre autres, de comprendre qui étaient les personnes ayant visité l’exposition, leurs attentes et les raisons de leur venue, ainsi que de savoir si elles comprenaient le principe de l’exposition et ce qu’elles en retiraient.

Les discours sur l’exposition lors des visites guidées aidaient celles et ceux venu-e-s l’entendre à comprendre le message de celle-là. En effet, les commissaires de l’exposition l’ont présentée, lors de l’inauguration, comme une mise en évidence des imprévus et des imperfections, en somme l’intégration des accidents et de l’aléatoire dans le processus de création de l’artiste et même jusqu’à son acception dans la vie en général.

Exposition Rodin. L’accident. L’aléatoire © MAH Genève photo: B. Jacot-Descombes

Un public très local

Tout d’abord, l’enquête a montré que les visiteurs et visiteuses de l’exposition temporaire représentaient un public local venant majoritairement du canton de Genève ou d’autres régions limitrophes, alors que le public de l’exposition permanente était majoritairement composé de personnes visitant la ville. De même, le public de l’exposition temporaire était composé de personnes souvent plus âgées que celui qui ne l’a pas visitée. L’enquête a également relevé que celles et ceux qui ont visité Rodin. L’accident. L’aléatoire savaient, pour la plupart, que cette exposition avait lieu et étaient venus au musée spécialement pour elle. Ces personnes en avaient pris connaissance par l’affiche et la presse écrite, ainsi que par le bouche-à-oreille.

Les attentes des visiteurs influencent leur réception de l’exposition

L’enquête fait également ressortir que les attentes des visiteurs et visiteuses par rapport à l’exposition ont un impact sur leur manière de l’appréhender et de la recevoir. En effet, certain-e-s viennent dans le cadre d’une visite distractive, d’autres dans l’objectif d’apprendre quelque chose et de retirer un message, d’autres encore dans l’optique de générer un débat davantage philosophique. Ces différents positionnements peuvent expliquer certaines déceptions des visiteurs et visiteuses, que ce soit en termes d’esthétique des œuvres ou au sujet des explications écrites présentées. Les connaissances personnelles des visiteurs et visiteuses sur le sujet de l’exposition influencent également sa réception. Ainsi, les visiteurs et visiteuses avec des connaissances préalables sur l’artiste, son travail et ses œuvres ressortent souvent très satisfait-e-s de l’exposition, alors que celles et ceux avec peu d’informations préliminaires se divisent entre satisfait-e-s et insatisfait-e-s, certain-e-s appréciant la découverte de cet aspect du travail de Rodin et d’autres regrettant de ne pas voir ce qu’elles et ils savaient ou souhaitaient voir de l’artiste.

Exposition Rodin. L'accident. L'aléatoire

Exposition Rodin. L’accident. L’aléatoire © MAH Genève photo: B. Jacot-Descombes

L’impact du titre

Le titre, assez percutant par sa brièveté, a créé des attentes particulières auprès du public, notamment pour certain-e-s visiteurs et visiteuses qui ne s’attendaient qu’à voir Rodin ou d’autres qui n’ont pas toujours compris la notion d’accident dans les œuvres. En règle générale, le titre a plu, même si beaucoup se sont arrêtés à Rodin, sans prendre conscience que le titre continuait. Le public a donc été attiré majoritairement par Rodin, mais également un peu par l’accident ou l’aléatoire accompagnant Rodin, voire même par les trois. Certaines personnes étaient ravies de voir ce côté de l’artiste mis en avant. L’affiche, elle, a moins fait l’unanimité que le titre. En effet, les gens ne l’ont comprise qu’à la fin de leur visite et ont souvent craint, avant leur entrée dans l’exposition, de voir les œuvres de Rodin dénaturées pour l’accident.

Une exposition très appréciée

L’exposition a reçu un accueil chaleureux, voire très chaleureux, et peu de personnes en sont ressorties mécontentes. Les informations claires ont aidé en cela, même si certain-e-s visiteurs et visiteuses ont regretté l’absence d’informations techniques sur la sculpture, sur la vie de l’artiste et son lien avec les autres sculpteurs. Les anglophones ont beaucoup apprécié la traduction des panneaux explicatifs, mais ont déploré que les cartels ne soient qu’en français. Certain-e-s visiteurs et visiteuses, venu-e-s avec une forte volonté de se documenter, ont également été déçu-e-s par la brièveté des explications écrites. La luminosité et l’espace accordé ont été des facteurs déterminants d’une visite agréable, malgré l’impossibilité de tourner autour des œuvres pour en voir le revers et malgré les socles, souvent considérés comme des marchepieds.

Les visites guidées ont été extrêmement appréciées, donnant un point de vue clair sur l’ensemble de l’exposition et une ligne directrice utile à sa compréhension. Le manque de temps avant l’exposition a rendu impossible l’utilisation d’audioguide ou de dépliant, ce qui laissait les visites commentées comme seule aide au public.

La Muse et Giuletta

La question de la valeur symbolique d’une œuvre est revenue et plusieurs facteurs sont ressortis, notamment la notoriété de l’artiste, la valeur de l’œuvre elle-même, ainsi que, dans une moindre mesure, le temps et la critique d’art. Cette question se posait tout particulièrement pour cette exposition, puisque les sculptures de Rodin, comme la Muse tragique qui a déclenché, à la fin du XIXe siècle, une polémique sur la nature de l’art et son évolution, étaient accompagnées, notamment, par une œuvre d’art contemporain qui a marqué les esprits. En effet, la Giulietta de Lavier, une automobile accidentée, choque aujourd’hui autant que la Muse tragique avait surpris à son époque. Beaucoup de visiteurs et visiteuses n’ont pas compris la démarche, ni même la valeur artistique de l’œuvre, bien qu’une majorité ait avoué que la Muse tragique et la Giulietta méritaient d’être dans la même exposition, l’accident passant d’élément intégré dans le processus créatif à la création même.

Les visiteurs et visiteuses, pour la plupart, ont découvert un aspect méconnu du travail de Rodin et celles et ceux qui le connaissaient déjà ont retiré une grande satisfaction de voir enfin cette thématique de l’accident et de l’aléatoire à l’honneur dans une exposition. Pour beaucoup, l’exposition leur a permis d’appréhender l’accident et l’aléatoire dans leur propre travail et dans leur propre vie avec un nouveau regard.

Texte écrit par Bastien Lance, collaborateur extérieur.

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