Une étrange amulette

Un œil dans les réserves II

Comme un périscope inversé qui plongerait dans les tréfonds de l’iceberg muséal, la rubrique «Un œil dans les réserves» propose de dévoiler régulièrement quelques petits trésors du patrimoine genevois. Certains objets restent en effet dans l’ombre des chefs-d’œuvre exposés en salles et mènent une existence d’objets d’étude dans les réserves du Musée d’art et d’histoire. Pour qu’ils ne tombent pas dans l’oubli, l’intention est ici de mettre en lumière un détail ou une anecdote et de montrer qu’un objet très simple peut tout de même émerveiller.

Cette rubrique est également l’occasion de solliciter les connaissances des amateurs éclairés, car de nombreuses questions restent en suspens: un sujet à identifier, une technique de fabrication à redécouvrir ou un usage à préciser.

Unique dans les collections du MAH

Parmi les parures, colliers et autres joyaux du patrimoine conservé par le Musée d’art et d’histoire, se trouve un petit objet tout à fait spécial, dont nous ne savons que peu de choses, hormis qu’il figurait dans le don d’une soixantaine de bijoux anciens effectué en 1908 par Marie Marguerite Ormond (1847-1925), versaillaise d’origine et épouse d’un industriel suisse.

De prime abord, l’objet ne semble revêtir que peu d’intérêt; il est d’ailleurs passé inaperçu jusqu’ici. Sa monture, de facture modeste, est façonnée dans un alliage à faible teneur en argent et l’exécution des détails reste rudimentaire. Le contenu apparaît difficilement lisible, derrière un verre épais et opacifié par un réseau de fines rayures.

Amulette, Espagne, XIXe siècle.
Alliage d’argent à faible teneur en métal précieux, verre, contient un animal séché. H. 3,61; l. 2,1;  Ép. 1,1 cm. Don de Marguerite Ormond en souvenir de Louis Ormond, Genève, 1908 ©MAH, inv. BJ 543

Les entrailles de cette amulette recèlent pourtant une surprise insoupçonnable au sein des collections d’arts appliqués. Construite en forme de niche fermée par une lunette amovible, elle s’ouvre sur un compartiment qui accueille l’essence de son pouvoir: la dépouille séchée d’un petit animal.

Une minuscule «momie» dans un minuscule «sarcophage»

Le bijou se portait suspendu à une chaîne ou à toute autre forme de lien, autour du cou ou en breloque. Son état de conservation, à l’usure prononcée, prouve qu’il a été porté quotidiennement pendant de longues années.

Le spécimen contenu dans l’amulette appartient à la classe des reptiles: il s’agit d’un tout petit serpent a priori complet, enroulé et replié sur lui-même avant d’avoir été séché. Il a été disposé de façon à remplir l’entier de la cavité, sans calage ni point d’attache. Au recto la tête est bien reconnaissable, gueule entr’ouverte et petites dents saillantes, tandis qu’au verso les écailles recouvrant sa peau se distinguent à la surface de la masse informe de son corps.

Serpent enroulé sur lui-même et séché (recto et verso, longeur: 2 cm)

Ce petit porte-bonheur vient d’Espagne et date vraisemblablement du XIXe siècle. Comme dit précédemment, nous n’avons pas de détail sur son histoire avant son entrée au musée. Un tel talisman est certainement porteur d’un passé qu’il nous plairait de connaître dans les détails… mais que nous ne pouvons qu’imaginer.

Ce minuscule serpent était-il venimeux? A-t-il causé un quelconque préjudice? Dans ce cas, le porter sur soi aurait pu conjurer un mauvais sort, à l’image d’une coutume japonaise qui consiste à glisser une mue de serpent protectrice et porteuse de chance dans son porte-monnaie…

Au contraire, ce reptile apportait-il force et vitalité à son propriétaire ? Sans réel objet de comparaison au sein du corpus du MAH, nous sommes à la recherche de témoignages entourant l’existence d’amulettes de ce type, c’est-à-dire enfermant un animal entier et séché.

Une symbolique aussi ancienne que complexe

La symbolique du serpent est l’une des plus vastes et des plus complexes qui soient, aussi n’est-il pas si surprenant d’en retrouver un serti dans une amulette.

Hermès et son caducée, autour duquel s’enroule un serpent
Pendule de cheminée, Paris, v. 1825. Bronze, marbre, H. 68,5; l. 44,5; P. 20,5 cm
©MAH, photo: inv. H 2012-59

Dans l’Égypte ancienne, le dieu serpent Apophis était une réincarnation des forces du mal: il vivait sous Terre et s’opposait à Ra, le dieu du Soleil. Sous la forme d’uraeus, il est l’ornement protecteur des pharaons. Dans la mythologie grecque, le serpent représente en revanche le signe du savoir et de la guérison – il s’enroule autour du bâton d’Asclépios, dieu de la médecine, et boit dans la coupe d’Hygie, déesse de la santé. Chez les bouddhistes, il se montre protecteur, tel le cobra qui déploie sa coiffe au-dessus de Bouddha.

Le Péché originel. École flamande, v. 1580.
Huile sur bois, 220 x 162 cm ©MAH, inv. 1937-11

Le serpent a hérité de la chrétienté une connotation péjorative (le serpent de l’Eden, le mal tentateur, le péché) et le monde occidental continue de l’associer au diable, à la corruption, à la ruse ou à la manipulation, au mensonge ou à la perfidie… et ce alors que la Bible évoque aussi quelques aspects moins sombres liés aux pouvoirs du reptile (Moïse et son bâton, etc.), allant jusqu’à le reconnaître comme symbole de l’intelligence et de la sagesse.

L’Ouroboros, ou serpent qui se mord la queue.

N’oublions pas l’ouroboros (littéralement « qui se mord la queue ») qui est l’un des plus anciens symboles ésotériques au monde. Il représente le cercle de l’infini, symbolisant le cycle éternel du temps. On le retrouve dans de multiples civilisations : en Chine (il y a plus de 6000 ans), en Égypte (vers 1600 av. JC), chez les Grecs (qui le baptisent Ouroboros), chez les Phéniciens, etc. et ses dérivés en Scandinavie (le serpent Jormungand) ou chez les Aztèques (le Quetzalcoalt), etc.

Enfin, le serpent est traditionnellement lié à la métamorphose (mue et exuvie) et par là même à la magie. Certains alchimistes ont d’ailleurs longtemps pensé que le secret de la pierre philosophale pouvait se trouver dans la tête de ces reptiles. Une chose est certaine, cet animal ne laisse pas indifférent. Répulsion et attirance, vie et mort: par ces vents contraires c’est son ambivalence qui est à retenir. Cette symbolique des plus distinguées, née de ce lien fort entre les extrêmes, propre aux pulsions inconscientes et aux instincts primaires, est un reflet fidèle de l’inconstance de l’être humain.

Objets de comparaison provenant du même don de Madame Ormond (1908)

Amulette porte-bonheur, saint Antoine de Padoue tenant l’Enfant Jésus,
Espagne (?), XVIIe s. (?) Argent et verre pour la monture, os et bois sculptés, textile. H. 4,15; l. 1,55; Pr. 0,67 cm. Don Marguerite Ormond en souvenir de Louis Ormond, Genève, 1908 ©MAH, inv. BJ 545

 

Amulette reliquaire. Espagne, XVIIe s.
Bronze doré, émaux champlevés, verre, textile, H. 5,7; l. 5,88; Ep. 0,67 cm. Monogramme MA autour d’un guichet triangulaire vitré, protégeant la relique. Don Marguerite Ormond en souvenir de Louis Ormond, Genève, 1908
©MAH, inv. BJ 534

Quelques serpents dans les collections de bijouterie du MAH

Breloques provenant d’une ancienne bourse Genève, 1ère moitié XIXe s.
Or jaune gravé, poli, émaux champlevés, rubis,  H. 2,2; D. 1,15 cm chacun. 
Épingle de cravate à l’initiale G [Gustave Revilliod], Suisse, 4e quart XIXe s.
Or jaune poli, gravé, turquoise, H. 6,7; l. 1,4; Ep. 0,9 cm. 
Legs Gustave Revilliod, 1890, provient des effets personnels du testateur
©MAH, inv. AD 5697 et inv. CR 23/b

Bracelet, Genève ou France, 2e moitié XIXe s. Or jaune forgé, turquoise, rubis et émeraudes, mèche de cheveux (dans la gueule du serpent) H. 6,85; D. 6,5 cm. Legs Gustave Revilliod, 1890, a appartenu à la mère du testateur, Ariane Revilliod (1791-1876) ©MAH, inv. CR 41

Bracelet extensible, Bade-Wurtemberg, 2e moitié XIXe s. Résille de vermeil montée en colimaçon, émail, verroterie, D. 5 cm.
Acquis en 1918 ©MAH, inv. BJ 511

Collier Inde, XIXe s. (?) Argent, grenats en cabochon D. 20 cm.
Legs Gustave Revilliod, 1890 ©MAH, Inv. H 2017-146

… et dans les collections d’horlogerie

Montre-bracelet Icarus. José de Guimaraes (1939) pour Endura, Suisse, 1991.
Plastique, métal doré, L. 23,2 cm. Don Catherine Clerc, 1991 ©MAH, inv. AD 7967

Montre-bracelet de dame Serpenti Spiga, Bulgari, Neuchâtel, 2016.
Céramique, or rose, diamants, boîtier H. 3,5; l. 2,35 cm.
Don de la marque, 2017 ©MAH, inv. H 2017-161

 

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