Une écritoire portative en ivoire

Un objet précieux, reflet de la vie courtoise médiévale

Au Moyen Âge, les objets en ivoire sculpté sont précieux et réservés aux personnages de haut rang. La petite écritoire, présentée dans la salle Jean-Jacques Rigaud au rez-de-chaussée du Musée d’art et d’histoire, a dû appartenir à une noble dame, particulièrement cultivée.

Muni d’une cordelette, ce petit étui était porté à la ceinture ou autour du cou et devait contenir tout le nécessaire pour écrire. Sous le couvercle, on découvre une tablette coulissante et un logement, actuellement vide, qui abritait à l’origine un petit stylet et un grattoir. Selon une utilisation qui remonte à l’Antiquité, la tablette était enduite d’une fine couche de cire, sur laquelle on écrivait à l’aide du stylet. De ce type de planchettes, quelques exemples sont parvenus jusqu’à nous et, sur certaines d’entre elles, des listes, des brouillons de texte ou des petits dessins sont encore lisibles. Facilement transportables, elles restaient à portée de main pour consigner des notes, à l’opposé du parchemin réservé à des textes juridiques ou littéraires, à caractère définitif.

Écritoire portative, nord de la France, 1300−1330. Ivoire sculpté, vestiges de polychromie, passementerie, haut. 11 x larg. 6 x prof. 3 cm. Acquis à la vente Sotheby du 12.12.1985, Londres ©MAH, inv. AD 5794

Au cours du XIVe siècle, les écritoires portatives deviennent des objets de luxe, travaillés dans un matériau noble et ornementés de scènes, telle notre écritoire en ivoire¹ qui présente des traces de polychromie et devait être dorée à l’origine. Le décor, finement sculpté en bas-relief, se développe sur toutes les facettes de l’étui. Des animaux fantastiques, mi-hommes mi-bêtes, sont représentés sur les deux côtés du couvercle et un Christ en buste, flanqué de deux anges, sur la face supérieure.

Vue du couvercle

Deux scènes figurant un couple d’amoureux occupent les faces principales: sur l’une, une jeune femme dépose la couronne de l’amour sur la tête de son amant agenouillé; sur l’autre, le couple se trouve assis sur un banc, enlacé et conversant.

L’amour courtois

L’iconographie de ces deux représentations est directement inspirée de la «courtoisie», art de vivre lié aux manières et aux usages des cours princières («court» en ancien français), qui, dès le XIIe siècle, repose sur les valeurs chevaleresques de loyauté, de courage et de générosité. La courtoisie, qui promeut un idéal de raffinement, se traduit par une nouvelle conception des rapports amoureux entre les hommes et les femmes de l’élite aristocratique. Créé par les historiens de la fin du XIXe siècle, le terme d’«amour courtois» caractérise un type d’amour qui se déroule dans le cadre restreint de la cour et généralement hors mariage: l’amant, noble mais inférieur en rang social à la femme aimée, est pris de passion pour sa dame, d’ordinaire sa suzeraine, et se met à son service afin d’obtenir ses faveurs; elle, de son côté, l’encourage à prouver sa vaillance. La relation qui se noue entre le chevalier et la femme de son seigneur obéit aux règles vassaliques de la société féodale (fidélité, constance, réciprocité des droits et des obligations) et correspond à un jeu subtil, fortement codifié et raffiné.

Apparu dans la lyrique des troubadours de la fin du XIe siècle, l’amour courtois rencontre rapidement un vif succès littéraire et constitue au cours du XIIe siècle un sujet récurrent de roman. La littérature courtoise s’articule autour de plusieurs thèmes: l’amour secret, la souffrance des amants, la passion semblable à une maladie ou à une guerre, la fonction anoblissante du sentiment amoureux, la vaillance du chevalier, l’aventure, la femme inaccessible. Ainsi exalté en premier lieu par la littérature, l’amour courtois est mis en image dès la fin du XIIIe siècle sur nombre d’objets précieux suivant une iconographie nouvelle, qui présente le couple dans des situations stéréotypées – la rencontre, l’accolade, la promenade, la chevauchée ou, comme sur l’écritoire, le couronnement de l’amant par sa dame et la conversation amoureuse.

Le chien, un motif littéraire

Si la seconde représentation des amants – la conservation amoureuse −, est un sujet caractéristique de l’art courtois, elle offre ici un motif particulier: le petit chien, tiré du roman La Châtelaine de Vergy (XIIIe siècle), qui eut un vif succès à la fin du Moyen Âge et dont la Bibliothèque de Genève conserve un bel exemplaire. Il met en scène la châtelaine de Vergy, nièce du duc de Bourgogne, qui s’éprend d’un vassal qu’elle s’efforce de voir en cachette. Après moult péripéties, l’issue de leur amour est funeste: le seigneur apprend le secret, la dame en meurt et le vassal, déchiré entre loyauté à son suzerain et fidélité à sa dame, se suicide.
Tout au long du récit, la châtelaine utilise son petit chien pour donner rendez-vous à son amant dans son jardin. Sur l’ivoire sont sculptés la dame accompagnée de son chiot et le jeune vassal, faucon au poing, signe de son appartenance à la noblesse. Le chien, symbole de fidélité et attribut féminin dans l’art courtois, est ici un protagoniste de premier ordre, puisqu’il a pour mission de réunir les amants. Contrairement à une iconographie plus répandue, le chien n’est pas aux pieds de la femme, mais repose ici sur ses genoux et se fait caresser en remerciement.
Accessoire de petites dimensions, l’écritoire ne représente pas les divers épisodes de La Châtelaine de Vergy, mais se limite à introduire dans la scène stéréotypée de la conservation amoureuse le motif du chien, qui, à lui seul, signifie l’aventure courtoise de la châtelaine.

¹ Pour les objets de grand luxe, l’ivoire est issu de défenses d’éléphants. Paris et le nord de la France comptent alors de fameux ateliers, travaillant pour l’élite aristocratique. C’est à l’un des «yvoiriers» de cette aire artistique que l’on doit la précieuse écritoire, offerte vraisemblablement à une femme de la noblesse, comme c’était alors souvent le cas.

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