Un œil dans les réserves

Gros plan sur un cadran pas comme les autres

Comme un périscope inversé qui plongerait dans les tréfonds de l’iceberg muséal, la rubrique «Un œil dans les réserves» propose de dévoiler régulièrement quelques petits trésors de notre patrimoine. Certains objets sont en effet tapis dans les réserves depuis plus d’un siècle et, faute d’un intérêt majeur, n’ont jamais revu la lumière du jour: ils mènent une existence d’objets d’étude, sont parfois presque oubliés… L’intention est ici de mettre en lumière un détail, une anecdote, de montrer qu’un objet, même très simple ou abîmé, peut émerveiller.

Cette rubrique est également l’occasion de solliciter les connaissances des amateurs éclairés, car de nombreuses questions restent en suspens: un sujet à identifier, une technique de fabrication à redécouvrir ou un usage à retrouver.

Une pièce rare

Provenant des collections du Musée de l’École d’horlogerie de Genève et conservé au Musée d’art et d’histoire, ce cadran de montre de poche doit sa rareté à sa légende: «J’appartiens à Frs Dunand». Si la majeure partie des cadrans de ce type portent un nom, il s’agit toujours de celui de l’horloger qui en est l’auteur. Il est fort rare de croiser un cadran annonçant le patronyme du possesseur de la montre; le cas est d’ailleurs unique dans les collections d’horlogerie du MAH, qui comptent pourtant des milliers d’occurrences.

Cadran de montre de poche, France, entre 1790 et 1795.
Émail blanc peint, sur cuivre, diam. 4,4 cm.
Tour d’heures romaines, dites rayonnantes, peintes en noir. 
Minutes de 15 en 15, en chiffres arabes rouges. 
Quantième (indication de la date) de 1 à 31, en chiffres arabes bleus.
Cadran prévu pour un mouvement à 3 aiguilles: heures, minutes, quantième.
Le trou central correspond à l’axe des aiguilles, celui vers 2h. mène au carré de remontage.
©MAH, inv. AD 3399

S’il est commun de nos jours d’annoter un objet, de l’étiqueter pour qu’il retrouve le chemin de son propriétaire en cas de perte, le cas est tout à fait original à l’époque et qui plus est sur une montre de poche. Monsieur Dunand a choisi, sur commande particulière, de personnaliser sa montre, affichant ainsi sa singularité, sa fierté d’appartenir à une France libérée et le cas échéant, de donner une chance au destin s’il devait égarer son précieux garde-temps. Le geste singulier de François Dunand (ou Francis?) est aujourd’hui mis à l’honneur par le biais de ces lignes.

« J’appartiens à Frs Dunand »

Un cadran révolutionnaire

Ce cadran a été créé juste après la Révolution française, comme en témoigne la représentation symbolique qu’il porte, délicatement peinte sur émail: une jeune femme en robe blanche tient de sa main droite un bâton sur lequel trône un bonnet phrygien¹, et de sa gauche un faisceau de licteur². Elle est debout, au centre de la composition, et foule divers attributs du pouvoir, un sceptre, une étole et une tiare pontificale.

L’état de conservation de ce cadran a joué en sa défaveur, puisqu’il n’a jamais été montré au public depuis son entrée dans le patrimoine genevois: sont à noter un important éclat dans l’émail à 11 heures et diverses fissures et cheveux³ dans la couche vitrifiée. En outre, il apparaît que certaines parties carnées du personnage central ont été abrasées, manifestement de façon volontaire – une partie du visage et en particulier les yeux, ainsi que la main droite de la jeune femme ont subi des dégradations.

1. Bonnet phrygien: couvre-chef souple, souvent de couleur rouge, devenu l’un des emblèmes de la Révolution française. Il tire sa symbolique de liberté de sa ressemblance avec le chapeau qui coiffait les esclaves affranchis de l’Empire romain. On lui prête des origines anatoliennes, plus précisément de Phrygie, d’où son nom.
2. Faisceau de licteur: autre emprunt à l’histoire romaine et autre symbole de la Révolution française, l’objet consiste en un assemblage (faisceau) de longues tiges de bois maintenues serrées par un lien et portant une lame de hache à une extrémité. Selon la sentence, un condamné pouvait être seulement frappé ou alors décapité par ce redoutable bâton, manipulé par le licteur (officier au service des magistrats romains). Le faisceau de licteur est assimilé à la justice, à l’union et à la force, donc à la liberté.
3. Cheveu: fine fissure dans la couche émaillée, n’occasionnant ni écartement ni dénivellation de la surface vitrifiée.
Télécharger l'article au format PDF
l Catégorie: Blog, Collections.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *