Un fragment de cercueil égyptien légué au MAH

Une représentation mythologique de l’univers

Récemment entré à l’inventaire du Musée d’art et d’histoire, ce fragment de cercueil nous a été légué par Mme Jacqueline Porret-Forel (1916-2014), éminente spécialiste et active promotrice de l’art brut. Aux dires de la donatrice, il aurait jadis fait partie des collections rassemblées par François Tronchin au XVIIIe siècle.

Ce fragment correspond au côté gauche de la cuve d’un cercueil anthropoïde. Sa forme épouse les contours du cou, de l’épaule et du flanc.

Fragment de cercueil au nom de la chanteuse d’Amon Tanetnakht… (?)
XXIe dynastie (1070-945 av. J.C.), probablement découvert à Thèbes (Louqsor). Bois, stuc, peinture, 109 (max) x 25 cm (max) ©MAH, photo : B. Jacot-Descombes, inv. A 2016-0014

La défunte

Ce cercueil appartenait à une femme dont la titulature et le nom apparaissent à trois reprises sur le fragment conservé. Elle y est présentée comme une «maîtresse de maison et chanteuse d’Amon» à deux occasions; une variante la qualifie de «chanteuse d’Amon-Rê-sonther [Amon-Rê roi des dieux]». Son nom a été volontairement gratté à une période et pour des raisons qui demeurent inconnues. Dans deux occurrences, le début est toutefois parfaitement lisible: «Ta-net-…»; les bribes d’un signe hiéroglyphique qui le suivait permettent d’envisager une lecture Ta-net-nakht (ou Ta-net-nakht-…), «Celle du victorieux», nom attesté à la Troisième Période intermédiaire, datation que confirment également le style et l’iconographie du décor, typique de la XXIe dynastie (XIe–Xe siècle av. J.-C.) et des cercueils préparés pour les membres du clergé d’Amon à Thèbes (Louqsor). Ses fonctions la rattachent à la classe aisée de la population.

Iconographie et textes

Les contours des figures sont tracés à l’aide d’un trait rouge, ferme, sans repentir apparent.

Détail ©MAH, photo : B. Jacot-Descombes, inv. A 2016-0014

Au niveau de l’épaule est figuré le dieu Thot à tête d’ibis, vêtu d’un pagne plissé jaune à rehauts rouges et verts auquel est accrochée une queue cérémonielle. Dans son rôle de pilier du ciel, il tient le signe de l’Occident et un ruban. Derrière lui sont inscrites trois colonnes d’hiéroglyphes, extraites du chapitre CLXI du Livre des Morts: «Paroles à prononcer par Thot, maître des paroles divines, scribe de Maât, à l’Énéade [compagnie divine]: (2) ̒Que vive Rê, que meure la tortue! Indemne est celui qui repose dans [ce] sarcophage. (3) Indemne est l’Osiris [la défunte] maîtresse de maison et chanteuse d’Amon Ta-net-nakht-…’».

Représentation du cosmos

Détail ©MAH, photo : B. Jacot-Descombes, inv. A 2016-0014

Au milieu de ce fragment, à hauteur du bras gauche de la défunte, prend place une représentation du cosmos.

Le dieu Geb, personnification de la terre, figuré nu mais le cou paré d’un large collier, est étendu sur le dos, son visage regardant vers le bas. Trois hiéroglyphes inscrits devant sa face le nomment. Son corps est peint en vert, expression de la fertilité, à l’exception du collier, de sa perruque et de sa barbe. Au-dessus de lui est arc-boutée la déesse du ciel Nout, nue, la tête tournée vers la droite: son image est délimitée par un trait rouge et son corps n’est pas coloré, si ce n’est sa perruque. Frère et sœur, mais aussi mari et femme, Geb et Nout sont les parents d’Osiris, Isis, Seth, Nephthys et Horus, mais leur union charnelle est compromise par leur père, le dieu Chou, représenté entre eux, les deux bras levés, dans sa fonction de colonne d’air qui sépare terre et ciel. Sa tête est coiffée d’une perruque et d’une plume qui l’identifie. À gauche de la scène, est montré un bélier sur une enseigne. Devant cet ovin, brûle un encensoir; un œil-oudjat (intégrité) surmonte l’animal. Au vu de sa position, à l’arrière de Nout, il doit symboliser l’Orient et la naissance du soleil. À l’autre extrémité, une seconde enseigne accueille un faucon, sommé d’un flagellum déployé dans son dos. Un cobra se dresse devant ses serres. Le rapace et son perchoir sont une écriture du mot «Occident» où se situent les nécropoles. Cette iconographie est l’illustration de la création et de la permanence du monde selon la théologie d’Héliopolis, l’un des plus importants centres religieux de l’Égypte pharaonique. On imaginait en effet un démiurge solitaire ayant créé un premier couple (air et humidité) qui donna naissance à la terre et au ciel, puis à leurs cinq enfants dont le rôle mythologique aura moins de liens directs avec le cosmos. Un autre mythe affirme que Nout met au monde chaque matin le soleil, et qu’elle l’avale au soir.

Eléments du cosmos ©MAH, dessin M. Bagnoud

Cette scène est complétée par d’autres symboles plus strictement funéraires, sans doute incorporés dans les espaces laissés libres par cette horror vacui caractéristique de l’iconographie des cercueils contemporains. De part et d’autre de Chou, au-dessus de Geb, sont figurés symétriquement des canidés couchés, tournés vers le centre de la représentation; devant leurs pattes antérieures se dresse un sceptre où est suspendue une paire de contrepoids de collier (symbole osirien). Sous la figure animale de droite, au-dessus des jambes de Geb, s’observent différents signes prophylactiques: deux signes-nefer (perfection), un œil-oudjat (intégrité) pourvu de bras en adoration, qui surmonte une corbeille-neb (totalité) et un anneau-chen (universalité).

Jugement des morts

Sur la gauche prenait place une longue vignette détaillant la pesée du cœur de la défunte lors du jugement des morts.

Détail ©MAH, photo : B. Jacot-Descombes, inv. A 2016-0014

Dans une chapelle surélevée trône Osiris légendé par l’une de ses épithètes («celui de l’Occident»); il est suivi d’Isis et de Nephthys debout derrière lui. Différents accessoires, symboles ou génies funéraires sont figurés devant eux. Au pied de l’estrade se remarque la «dévoreuse», monstre hybride prêt à engloutir définitivement l’impétrant qui ne serait pas reconnu juste lors de cette épreuve. Moins bien conservées s’observent encore des traces du dieu Thot (greffier de l’opération), les jambes de la défunte, le plateau de la balance sur lequel son cœur est posé et le pied de cet instrument.

Détail ©MAH, photo : B. Jacot-Descombes, inv. A 2016-0014

Cette représentation du monde et l’évocation de sa création manquaient à la collection d’antiquités égyptiennes du Musée d’art et d’histoire. Grâce au legs de Mme Porret-Forel, un nouveau pan de la foisonnante mythologie de cette civilisations est dès à présent offert au public.

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