Schubert, Danby et le «romantisme religieux»

Le dernier concert du cycle «autour de Schubert» consacré au Quatuor à cordes n°15 le 2 décembre était introduit par la présentation du Baptême de Jésus de Francis Danby. Une occasion de réfléchir aux liens entre romantisme et art religieux. Vous avez dit grand écart?

Le dernier quatuor

Dernier des quatuors écrits par Franz Schubert, en 1826 et en dix jours, le 15e en sol majeur est également l’avant-dernière pièce de chambre, le quintette en do qui suivra sera son ultime. Son ampleur polyphonique, sa complexité structurale, toute en contraste, l’éloigne du classicisme. Le 15e quatuor n’est joué dans son intégralité qu’en 1850 et édité en 1851; un destin posthume partagé par de nombreuses pièces de chambre de Schubert, décédé en 1828.

Sa musique sacrée, en revanche, connut une diffusion relativement large de son vivant. Même si elle ne constitue pas l’essentiel de son œuvre, l’ancien enfant de chœur de sa paroisse puis chanteur au chœur impérial de Vienne en composera toute sa vie: six messes, plusieurs stabat mater et salve regina, des hymnes au Saint-Esprit et quelques cantates. La piété aux accents très personnels qui s’en dégage est inspirée par la veine du romantisme, dont Schubert dit lui-même qu’il «s’empare de tous les esprits et les dispose à la méditation».

Ave Maria

Cette relation étroite entre romantisme et sacré habite à ce point sa musique que le très fameux Ellens Dritter Gesang, le troisième chant d’Ellen, est plus connu sous le nom de l’Ave Maria de Schubert. Il est tiré du cycle de lieder La dame du lac, inspiré par le poème éponyme de Walter Scott, chantre du romantisme écossais. L’héroïne, Ellen, alors en fuite, s’en remet à la Vierge Marie dans une longue adresse dont les paroles, hormis le salut à Marie, n’ont rien à voir avec celles de la prière. Le succès de ce chant fut tel que sa céleste musique accompagna par la suite la prière catholique.

Francis Danby

Ce traitement romantique du sacré se retrouve dans l’œuvre du peintre irlandais Francis Danby (1793-1861). Connu pour ses grandes toiles, paysages illusionnistes, fantastiques, proches de ceux de John Martin, Danby a également livré plusieurs toiles à sujets bibliques, sombres, dans lesquelles le paysage tient une place importante, mettant souvent en scène des éléments déchaînés.

L’Upas de 1820 et La Délivrance des Israélites de 1825 lui valurent d’être élu comme membre associé à la Royal Academy. En 1828, l’année de la mort de Schubert, il expose son Ouverture du Sixième Sceau à la British Institution de Londres et reçoit un prix. Cette peinture est suivie de deux autres sur le thème de l’Apocalypse. En 1840, son impressionnant et immense Déluge constitue la dernière toile de ce genre.

Le baptême de Jésus

Toujours d’inspiration biblique, Francis Danby a aussi livré plusieurs toiles de plus petits formats où le paysage prend une place prépondérante, la scène religieuse s’y invitant, sans paraître en être le principal objet. C’est le cas du Baptême de Jésus daté de 1833, entré la même année dans les collections du Musée Rath après une acquisition par souscription publique pilotée par Rodolphe Töpffer. Danby résidait alors en Suisse, peignant de temps en temps le Léman et les montagnes environnantes.

Un baptême atypique

Le Baptême de Jésus tranche avec l’iconographie traditionnelle de cet épisode issu des évangiles (Matthieu 3, 13-17 ; Marc 1, 9-11 ; Luc 3, 21-22) dans lequel le Christ et Jean le Baptiste occupent généralement une place centrale et prépondérante, le second versant l’eau sur la tête du premier, surmonté par la colombe de l’Esprit saint.

Le Baptême de Jésus de Francis Danby, 1833, inv. 1833-3, © MAH

Ici, dans un bras du Jourdain, Jean, au centre de la composition, s’incline légèrement en direction de Jésus. Celui-ci, vêtu d’une longue tunique rouge, s’avance vers le Baptiste en tendant la main, un pied sur la rive, l’autre déjà dans l’eau. Derrière eux, des hommes et des femmes, portant tuniques et turban orientaux, assistent à la scène, groupés sur un rocher. La dimension des personnages est réduite, moins du tiers de la hauteur du tableau.
Le bras du fleuve constitue une sorte de gorge – rochers et arbres aux troncs serpentins contribuant à l’effet de resserrement – s’ouvrant vers l’angle supérieur gauche de la composition. La lumière s’y infiltre en diagonale, éclairant les protagonistes par l’arrière. Cette diagonale attire progressivement l’œil vers la figure de Jésus. Les tons bruns, terreux, des éléments minéraux et végétaux contrastent avec le bleu du ciel sur lequel se découpent des nuages rosés tirant sur le jaune. Un clair-obscur atypique lui aussi pour une scène se déroulant généralement en pleine clarté.

Le seul attribut traditionnel est le bâton terminé par une croix, usuellement porté par Jean, qui repose ici sur une pierre, dans l’ombre d’un surplomb rocheux. Aucun geste, sinon les pieds dans l’eau, n’évoque le baptême proprement dit, excepté peut-être la présence d’un récipient et d’un linge blanc sur la rive, allusion probable au baptême par aspersion pratiqué dans les églises.

Romantisme sacré

Sans doute qu’en dépit de son titre le tableau de Danby fait référence à l’évangile de Mathieu 3, 14 et aux paroles de Jean à Jésus: «C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et toi, tu viens à moi.» Il n’en demeure pas moins que le climat, instauré par le traitement du paysage et la lumière, relève de ce «romantisme religieux» qui rapproche tant le peintre irlandais du compositeur viennois.

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