Sceau byzantin: cherchez la femme

Ambitions et intrigues d’une princesse

Avec l’impératrice Théodora, épouse de Justinien Ier (527-565), la princesse du XIIe siècle Anne Comnène (1082-1153/4) est indubitablement la dame la plus connue de l’histoire byzantine.

Fille aînée d’Alexis Ier (1081-1118), fondateur de l’illustre dynastie des Comnènes, et d’Irène Doukaina, Anne fut choyée par ses parents, admirée par son époux, le césar et historien Nicéphore Bryène. Mère comblée de quatre enfants, elle était respectée par les intellectuels de son temps pour son esprit vif, ses vastes connaissances et son goût pour l’érudition. Sa réputation amplement méritée de femme de lettres fut scellée par l’Alexias, un solide ouvrage d’histoire qu’elle rédigea à la gloire du règne de son père.

Tout paraissait enviable chez cette princesse, tout «s’annonçait» favorable pour elle depuis sa petite enfance; et elle mit tout en œuvre «elle-même» pour qu’il en fût ainsi.

L’ambition du trône

Très tôt après sa naissance déjà, Anne fut fiancée au jeune Constantin Doukas, l’héritier légitime du trône de Constantinople et co-empereur avec Alexis Ier: elle fut donc élevée pour devenir un jour impératrice. La naissance de son frère en 1088, le futur Jean II, et la mort prématurée de son fiancé (vers 1095) sonnèrent le glas de la destinée impériale de la jeune princesse. De sa destinée, mais pas de ses ambitions. Il faut dire que l’air du temps soufflait en sa faveur, puisque, sous les Comnènes, les dames de l’aristocratie, bien que toujours interdites de vie publique, jouissaient de reconnaissance et de liberté d’action. En outre, Anne pouvait s’inspirer de deux exemples forts au sein de sa propre famille: sa grand-mère paternelle, la dynamique Anne Dalassène, considérée comme la vraie architecte de l’ascension sociale de la famille, et sa mère, la solide et déterminée Irène Doukaina, qui faillit se voir répudiée par Alexis à l’instigation de sa redoutable belle-mère.
Soutenue par sa mère Irène, la césarissa Anne n’a cessé d’espérer et de revendiquer le trône pour son mari, et cela même malgré lui.

Sceau en plomb du sébaste Georges Manganès, empire byzantin, début du XIIe siècle, avers
Plomb, 34,22/31,32 mm, 17,296 g ©MAH, photo: B. Jacot-Descombes, inv. CdN 2004-236

L’issue de la crise dynastique qui s’ensuivit fut conforme à la tradition avec le couronnement de son frère Jean, en 1118. Mais le drame familial qui se déroula jusqu’autour du lit de mort d’Alexis Ier se termina, lui, de manière malheureuse: Anne instigua un complot pour assassiner le nouvel empereur, la conspiration fut déjouée, elle et ses acolytes furent emprisonnés et leurs biens confisqués. Ce n’est que grâce à l’intervention d’un haut fonctionnaire, proche de la famille, que la césarissa fut libérée et put se retirer dans un couvent. Là, elle s’adonna à la rédaction de son livre d’histoire dans lequel ce «fait divers» est bruyamment tu.

Des sceaux de nature iconoclaste

L’écho de cette crise, racontée par l’historien Nicétas Chôniatès au début du XIIIe siècle, est parvenu jusqu’à nous dans un groupe de six sceaux gravés d’une légende métrique presque identique. L’un d’entre eux, frappé au nom du sébaste Georges Manganès, est conservé dans les collections du Cabinet de numismatique du Musée d’art et d’histoire et porte la mention suivante:

+ Σφραγὶς σεβαστοῦ Μαγγάνη Γεωργίου, ἐξ εὐλαβείας οὐ φέρει θείους τύπους

(Par respect religieux, le sceau du sébaste Georges Manganès ne porte pas de figures saintes)

Une déclaration aux relents iconoclastes pour le moins surprenante en ce début du XIIe siècle…

Rappelons que la restauration du culte des images fut proclamée à Byzance en 843 et que toute mise en doute de ce principe fondamental du dogme orthodoxe était considérée une atteinte à la paix de l’Empire et donc punissable sans appel. Sous le seul règne d’Alexis Ier, pas moins que cinq personnes ont été jugées et condamnés pour hérésie.

Sceau en plomb du sébaste Georges Manganès, empire byzantin, début du XIIe siècle, revers
Plomb, 34,22/31,32 mm, 17,296 g ©MAH, photo: B. Jacot-Descombes, inv. CdN 2004-236

Datés de la première moitié du XIIe siècle, ces six sceaux ont appartenu à quatre ou cinq personnes différentes de la haute société byzantine, proches de la famille impériale, dont une se nomme Anne Comnène, une deuxième Nicéphore…

La recherche que nous avons menée nous a permis de voir dans l’inscription «iconoclaste» un acte de protestation politique contre la condamnation orchestrée, pour hérésie en lien avec la représentation de la figure du Christ, du métropolite Eustrate de Nicée (1117). Théologien influent de la cour d’Alexis Ier, Eustrate fut proche d’Anne Comnène et représentait l’un de ses soutiens de poids auprès de l’empereur. Sa condamnation entraîna le naufrage du rêve de la princesse.

Par une formulation savante et bien pesée, Anne – qui en fut sans doute l’auteure – et ses partisans n’ont pas hésité à manifester leur amertume pour les projets brisés de la princesse par une déclaration aux limites de la subversion.

Pour en savoir plus :
Annae Comnenae. Alexias. Pars prior. Prolegomenaet textus, ed. Dieter R. Reinsch et Athanasios Kambylis, (CFHB XL/1, Series Berolinensis), Berlin / New York, 2001
Choniates, Historia Nicetae Choniatae Historia, I. A. Van Dieten (ed.)(CFHB IX, Series Berolinensis), Berlin / New York,1975.
Maria Campagnolo-Pothitou, ≪ “Comme un relent d’iconoclasme” au début du Xiie siècle : le témoignage sigillographique ≫, in Matteo Campagnolo, Paul Magdalino, Marielle Martiniani-Reber, André-Louis Rey (éd.), L’Aniconisme dans l’art religieux byzantin. Actes du colloque de Genève (1-3 octobre 2009), Genève, 2014, p. 175-191.
Maria Campagnolo-Pothitou, Jean-Claude Cheynet, Sceaux de la collection George Zacos au Musée d’art et d’histoire de Genève, Milan, 2016, p. 245, n° 216
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