Représenter l’intérieur

Édouard Vuillard et le décoratif

Les représentations d’intérieurs sont fréquentes dans la production des nabis, groupe d’artistes fondé en France autour de 1888. Le Musée d’art et d’histoire conserve quelques œuvres de plusieurs de ses membres, notamment Félix Vallotton et Édouard Vuillard, dont les intérieurs diffèrent stylistiquement.

Édouard Vuillard et le décoratif

Les représentations d’intérieurs sont fréquentes dans la production des nabis, groupe d’artistes fondé en France autour de 1888. Le Musée d’art et d’histoire conserve quelques œuvres de plusieurs de ses membres, notamment Félix Vallotton et Édouard Vuillard, dont les intérieurs diffèrent stylistiquement.

Alors que Vallotton privilégie la xylographie, Vuillard s’intéresse à la lithographie qu’il commence à pratiquer au début des années 1890, d’abord en noir, puis en couleurs. Inventée en Allemagne en 1796 par Aloys Senefelder, cette technique d’impression «à plat» se répand rapidement dans toute l’Europe dès le début du XIXe siècle. Contrairement aux différentes techniques de gravure, la lithographie est plus simple d’utilisation. Elle permet en effet une grande liberté et aisance de mouvement: les artistes dessinent sur la surface de la pierre servant à l’impression de la même manière que sur du papier. Une contrainte ou presque subsiste: le dessin doit être exécuté à l’envers afin d’être imprimé à l’endroit1. De plus, la résistance de la pierre aux nombreux passages sous la presse lors de l’impression permet une production beaucoup plus importante.

Maternité (1894) et Intérieur aux tentures roses, II (1899) offrent un bel exemple de la production artistique «époque nabi» de Vuillard (1889-1900). Qualifié maintes fois de peintre «intimiste», il représente des intérieurs souvent clos dans lesquels les silhouettes des personnages se fondent aux décors saturés de motifs.  En effet, la profusion du décoratif – papier peint, tissus, fleurs – mène souvent à l’indistinction des formes et ne fait qu’accentuer cette impression de cloisonnement et d’étouffement.

La sensibilité de Vuillard aux décors, aux textiles et aux motifs lui vient de sa carrière de décorateur de théâtre qu’il entreprend dès 1893 pour le Théâtre de l’Œuvre à Paris, mais aussi de sa mère, Marie Michaud, laquelle tient un atelier de couture. Ce lieu inspire fortement Vuillard qui en reproduit l’atmosphère dans certaines de ses toiles. Il représente d’ailleurs à plusieurs reprises des couturières au travail, dont sa mère.

Maternité et Intérieur aux tentures roses

Fig. 1 Édouard Vuillard (1868-1940), Maternité, 1894
Lithographie en couleur (crayon), image: 189 x 228 mm, feuille: 288 x 371 mm
©MAH, inv. Est 1335

Maternité (1894) présente une scène d’intérieur dans laquelle une mère tient son enfant sur les genoux, à droite de la composition. Il s’agit probablement de Marie Vuillard, la sœur de l’artiste, et de sa fille, Annette Roussel2. Le vêtement sombre et uni de la mère se fond au rideau ou paravent bleu nuit situé derrière elle au centre de l’image. Ce fond opaque et sombre ne fait qu’atténuer la silhouette de la figure pour mettre en avant la table et le tapis colorés qui occupent plus de la moitié de la hauteur de l’image sur la gauche. En effet, le contraste des motifs fleuris bleus de la nappe avec les quadrillés rouges du tapis attire tout de suite le regard. Le mur en arrière-plan est lui aussi recouvert de papier peint à motifs. La place occupée par le décoratif est telle que celui-ci vole presque la vedette au duo mère-enfant, supposé sujet de la composition3.

Fig. 2 Édouard Vuillard (1868-1940), Intérieur aux tentures roses, II, 1899
Lithographie en couleur, image: 348 x 273 mm, feuille: 391 x 310 mm
©MAH, Legs Irène et Vassily Photiadès, 1977, inv. E 77-0265-07

Dans Intérieur aux tentures roses, II (1899), la profusion des motifs efface presque la silhouette qui se dessine sur la gauche. Celle-ci est non seulement cachée derrière le lustre occupant la moitié supérieure de l’image, mais aussi par le tissu quadrillé de ses vêtements qui atténue les traits gris clair utilisés pour définir sa silhouette. Il faut dire que l’attention se porte d’abord sur l’arrière-plan fleuri occupant presque la totalité de l’image, sur la surface bleue que laisse entrevoir la double porte rouge entrebâillée, mais aussi à droite sur le tableau dont les bords blancs attirent la lumière.

Comme dans le cas de Vallotton, c’est une atmosphère intimiste, voire anxiogène que crée Vuillard, pour qui le motif et le décor occupent une place essentielle. Ces deux travaux sur papier aux solutions visuelles représentatives de sa période «nabi» en témoignent.

 

Texte rédigé par Margaux Honegger, historienne de l’art, qui a effectué, dans le cadre de ses études, un stage au Cabinet d’arts graphiques du MAH.

 

Notes
1. Autour de 1840, apparaît le papier autographique ou le «papier report» sur lequel l’artiste dessine avant que le dessin ne soit transféré sur la pierre. L’utilisation de ce procédé permet à l’artiste de dessiner à l’endroit. Le papier devra cependant être retourné au moment de l’impression.
2. Proche de sa famille et vivant avec sa mère jusqu’à la mort de cette dernière en 1928, Vuillard a beaucoup représenté les membres de son cercle familial.
3. D’ailleurs, dans des œuvres plus tardives, en particulier des portraits réalisés après 1900, il est parfois difficile de déterminer quel est le sujet de la composition: le modèle ou le décor, tant celui-ci est présent.

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