Priape ou le paradoxe de l’ityphallisme stérile

La Saint-Valentin a donné l’occasion, lors d’une nocturne thématique dans les collections du Musée d’art et d’histoire, de s’interroger sur les représentations du sentiment amoureux et la présence de l’érotisme dans l’art. Un sujet plus complexe qu’il n’y paraît. La preuve avec Priape!

Exposée dans la salle romaine du Musée d’art et d’histoire, une statuette de marbre, découverte en Italie et certainement réalisée dans un atelier provincial, montre un personnage masculin, dévoilant ses jambes et son sexe qui sert de support aux fruits contenus dans son vêtement troussé. Une posture qui dénonce l’identité du personnage: Priape.

Dysmorphie et solitude

Fruit des amours de Dionysos et d’Aphrodite – selon la tradition la plus répandue –, le dieu Priape est né en Asie mineure, à Lampsaque, où se situe son principal sanctuaire. Notre statue le présente vêtu d’un bonnet à l’orientale, d’une longue tunique et de bottes à rabat en forme de tête de panthère qui rappellent son origine. Datée du tournant du premier siècle, elle présente un Priape barbu et bouclé, sans toutefois que son visage ou son corps ne soit grotesque ou déformé. Le dos presque plat de la statue indique qu’elle était destinée à être placée dans une niche, peut-être dans le mur d’un jardin où elle avait à jouer un rôle protecteur sans gâcher l’esthétique du lieu. Dans les pans relevés de la tunique, fruits et gerbes de blé rappellent ses fonctions de protecteurs des cultures vivrières.

Statue du dieu Priape, Italie, limite 1er – 2e siècle, Marbre, Haut.: 78 cm; larg.: 25 cm, © MAH, photo: O. Zimmermann, Inv. MF 1319

Si l’on en fait parfois le fils de Zeus ou d’Adonis, deux éléments de son mythe ne varient pas: d’une part sa naissance orientale, d’autre part sa difformité qui provoque le rejet de sa mère.

Apparu à l’époque hellénistique, c’est à l’époque romaine que son culte est le plus vivace et ce jusqu’au IIe siècle de notre ère. Comme celle de son père Dionysos, son iconographie évolue: figure barbue et mûre, il perd avec le temps et de l’âge et du poil, tout en conservant son principal attribut, un phallus aux proportions souvent démesurées.

Sa difformité sexuelle – les textes grecs parlent d’un enfant amorphos, sans forme donc sans beauté – est la cause du rejet de sa mère. Celle qui, ainsi que le rapporte Pausanias, était surnommée à Delphes morphe, la forme, résumant sa perfection, ne pouvait pas souffrir la vue de l’être qu’elle avait mis au monde.

Recueilli et élevé par des bergers, c’est plus tard, solitaire, qu’il protège les jardins et les cultures vivrières des voleurs et éloigne les maléfices des maisons. Son effigie grossièrement sculptée dans du chêne ou du figuier est moins objet de vénération qu’épouvantail à moineaux.

La bête et l’homme civilisé

Le dieu menace de sévices sexuels ceux qui s’en prennent aux enclos qu’il surveille – y compris les oiseaux! – dans les priapea, ces petits poèmes qui lui sont dédiés. Il s’y plaint aussi de sa solitude, de l’hypertrophie de son membre qui entrave ses mouvements et sa vie sociale et de son incapacité à séduire les nymphes.

Seule distraction à son isolement, il fait parfois partie du thyase de son père Dionysos, dansant et buvant avec les Ménades et les Satyres sans pour autant trouver de véritables compagnons en ceux qui partagent son ityphallisme. Ces derniers sont en effet des êtres mi-homme mi-bête, dotés d’une queue, de pattes de bouc et d’oreilles caprines pointues: leurs sexes dressés constituent moins une difformité qu’un autre caractère animal. Leur sexualité débridée procède de la force fécondante, leur animalité les rattachant à la terre et à la nature sauvage.

Priape, lui, est anthropomorphe. Son seul caractère bestial est son hypertrophie phallique. Pour le reste, petit et trapu, il est à l’opposé de l’idéal de beauté antique de l’être grand et harmonieusement bâti qui se doit d’afficher retenue, pudeur et continence. Le sexe de l’homme de bien est proportionné, voire petit, et surtout au repos, preuve de cette maîtrise de soi de l’individu civilisé capable de dominer ses pulsions. Dépourvu de l’excuse de l’animalité, Priape peut se voir comme un contrepoint ridicule à l’homme viril au sens latin d’homme de vertu (virtus en latin qui a la même racine que vir, homme).

Son impudeur est renforcée par son attitude. Pas de nudité héroïque pour Priape qui, comme notre statue, est le plus souvent revêtu d’une longue tunique dont il relève le devant, dévoilant volontairement sa turpitude sous le prétexte de porter des fruits dans les pans de son vêtement. Cependant, cacher cet encombrant attribut ne serait-il pas plus obscène que d’en assumer l’existence subie?

Priapisme et amours avortées

Dans le vocabulaire médical, le priapisme désigne un état d’érection prolongé, parfois douloureux, en dehors de toute stimulation sexuelle. Ce nom fait référence aux représentations du dieu, mais quand on se penche sur les mythes qui lui sont associés, il fait doublement sens.

L’érection perpétuelle de Priape le fait honorer comme protecteur des cultures et le rattache aux autres divinités associées à la fécondité telles Cérès, Dionysos ou Sérapis. C’est à ce titre que le vénérèrent les bergers qui le recueillirent enfant. Ultime paradoxe cependant, le dieu semble condamné à ne rien pouvoir faire de la vigueur de son membre. Peu intéressé par la bagatelle et, qui plus est, pas vraiment apte à séduire, quand il s’éprend de la nymphe Lotis, la conquête tourne à la farce ainsi que le narre Ovide dans ses Fastes (I, 391-440). Endormie après une fête bien arrosée, la belle est sur le point d’être prise par Priape quand le braiement de l’âne de Silène la réveille en sursaut, lui permettant d’échapper à l’assaut. Priape est la risée de tous. Il se venge sur l’âne qui, depuis, lui est sacrifié. Dans une autre version http://bcs.fltr.ucl.ac.be/fastam/F6-249-468.html, il ne s’agit pas d’une nymphe coutumière de susciter la convoitise, mais la déesse Vesta, vierge gardienne du foyer (Ovide, Fastes, VI 335).

Paradoxe priapique

Le paradoxe de Priape, précédé d’un sexe qui l’encombre, est de ne jamais parvenir à s’accoupler et donc à générer. S’il incarne une promesse de fertilité, il ne la concrétise jamais. Moqué, ridiculisé, il n’en est pas moins une divinité très populaire. Autre paradoxe…

Dans une culture où la beauté de la forme est considérée comme la visualisation de la beauté du fond, où la maîtrise de soi est le pilier de la civilisation, la démesure de Priape fonctionne-elle comme un rappel à l’ordre, une incitation à dominer ses pulsions? Un exemple à ne pas suivre, mais un exemple à révérer parce qu’il est à la fois impuissant – et donc innocent – et parce qu’il joue ce rôle salutaire de miroir déformant qui rappelle qu’il n’y a pas loin de la beauté à la laideur. Aphrodite, après tout, a enfanté Priape.

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