Paul Eliasberg, paysages de l’âme

Gros plan sur trois œuvres d’un artiste singulier

Paul Eliasberg est à l’honneur au Cabinet d’arts graphiques jusqu’au 2 février, dans une exposition dévoilant une sélection de feuilles provenant de l’important don effectué par la fille de l’artiste en faveur du musée en 2016.

Paysage imaginaire

Paul Eliasberg (1907-1983), Phantasielandschaft (Paysage imaginaire), 1963.
Stylo tubulaire à encre de Chine sur papier blanc, feuille: 382 x 498 mm.
Don de Danielle Eliasberg, 2016.
©Danielle Eliasberg, MAH, Genève, photo: A. Longchamp, inv. D 2016-0208

Après la Seconde Guerre mondiale, Eliasberg découvre le voyage comme source d’inspiration. Il séjourne d’abord longtemps en Palestine, puis fait un saut en Espagne et, dès 1957, se rend régulièrement en Grèce. À partir de là, son dessin évolue constamment. L’artiste utilise surtout un stylo tubulaire à encre de Chine, outil très utilisé dans les bureaux d’architecture, qui offre le grand avantage de permettre un travail continu et contrôlé. Il n’est donc pas étonnant qu’Eliasberg juxtapose avec facilité traits courts et concis pour créer une trame dense. Ces lignes n’apparaissent pas disposées au hasard; elles semblent en réalité rechercher une précision voulue, bien qu’aucun dessin préliminaire n’existe.

Malgré leurs traits courts et souvent croisés, ces dessins ne reflètent aucune nervosité. Ils rayonnent d’un calme étonnant, immanent à leur structure. Le dessin n’est pas destiné à reproduire l’image exacte d’une surface, mais se métamorphose peu à peu en plate-forme de projection de pensées parfois fort éloignées de la réalité. Bien qu’un paysage, un bâtiment ou une ambiance soit toujours le point de départ de ses oeuvres, Eliasberg abandonne toute attitude mimétique et puise exclusivement son inspiration dans sa propre imagination. Que le paysage soit réel ou fantastique, il revêt de moins en moins d’importance.

Laon

Paul Eliasberg (1907-1983), Laon, 1967-1968.
Eau-forte et vernis mou, feuille: 560 x 380 mm.
Don de Danielle Eliasberg, 2016.
©Danielle Eliasberg, MAH, Genève, photo: A. Longchamp, inv. E 2016-2251

Depuis que Goethe a fait part, dans Von Deutscher Baukunst (De l’architecture allemande, 1773), de son admiration pour la cathédrale de Strasbourg, l’architecture gothique est considérée comme le symbole de la structure rationnelle, de l’harmonie globale et de la recherche de la captation de la lumière la plus vaste possible – qualités qui ont longtemps été occultées par des évaluations nationalistes. Cette architecture a de surcroît souvent été associée à des ambiances romantiques lesquelles, à leur tour, ont fait l’objet d’appropriations politiques. D’autres courants, comme le Bauhaus, ont vu dans l’architecture gothique la manifestation d’un vaste projet artistique. L’intérêt d’Eliasberg pour ces monuments, dès 1950, a été éveillé principalement pour des raisons visuelles. À l’instar de ses représentations de paysages qui ne restituent pas avec exactitude la réalité topographique, celles de ses bâtiments gothiques ne sont ni des dessins architecturaux, ni des élévations précises. L’artiste se concentre plutôt sur les phénomènes qui l’intéressent le plus, tels la structure verticale de la construction ou la perforation des murs et des piliers permettant d’atteindre un haut degré de diffusion lumineuse. Pour représenter des édifices français, néerlandais et allemands, il s’est inspiré à plusieurs reprises de cette captation de la lumière. La référence nationaliste s’efface au profit d’un pur intérêt pour la forme, particulièrement évident dans cette estampe. Avec la grande rosace de la Cathédrale de Laon s’inscrivant dans un format horizontal distinct, l’orientation verticale des traits souligne ainsi le flot de lumière. Tout se dissout alors dans ce flux, tout se mue et prend une apparence immatérielle, mystiquement transfigurée, et dans cet excès prend un sens presque religieux.

Île Maurice

Paul Eliasberg (1907-1983), Île Maurice, 1979
Aquarelle et crayon noir sur papier blanc, feuille: 267 x 218 mm
Don de Danielle Eliasberg, 2016
©Danielle Eliasberg, MAH, Genève, photo: A. Longchamp, inv. E 2016-0283

Même lors des voyages qui suivront dans les années 1970, dont un à l’île Maurice, Eliasberg refuse de dévoiler trop explicitement sa destination. S’il est important pour lui de donner un repère et une idée dans le titre de ses oeuvres, les procédés auxquels il recourt ne sont pas toujours documentaires. Avec une gamme de couleurs relativement restreinte, principalement composée de teintes vertes et de quelques nuances brunes et bleues, Eliasberg évoque ici l’exubérance de la végétation tropicale. En fin de compte, il s’intéresse à la nature et à ses mouvements. L’être humain semble presque invisible. Comme dans les autres dessins et aquarelles qu’il a réalisés depuis les années 1960, cette distanciation déjà évidente alors, s’accroît ici davantage. L’homme, à savoir le spectateur en présence, ou peut-être celui des dessins en question, observe un phénomène dont il est écarté et dans lequel il n’est même plus impliqué. L’individu trace quelque chose qu’il n’a jamais réussi à créer lui-même, quelque chose qui surpasse nettement ses capacités, devant lequel il semble cependant surpris. Beaucoup plus affirmé que dans la plupart de ses voyages en Grèce, Eliasberg adopte, dans ses dessins de l’île Maurice, un format vertical pour des compositions aux formes parallèles. Bien que tout à fait approprié pour les chutes d’eau, ce procédé pare ces représentations paysagères d’une qualité distincte et illustre la dynamique qui peut leur être inhérente.

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