Les trois avatars de la médaille de Jean-Jacques Rousseau par Théodore Bonneton

Le Cabinet de numismatique de Genève conserve plusieurs coins et poinçons destinés à la frappe de ce qui semble, à première vue, avoir été une même médaille en l’honneur de Rousseau. Ces instruments concernent, en fait, quatre médailles différentes d’un type d’avers semblable, frappées de 1794 à 1912. Une histoire un peu compliquée.

Premier avatar (1794-1795)

Le 28 décembre 1793, la première révolution genevoise voulut «réparer» une des injustices de l’Ancien régime: elle rendit à Rousseau le droit de cité avec tous les honneurs et elle plaça quasiment Genève sous son vocable, en votant une motion destinée à ériger un monument à sa mémoire. En 1794, les projets du peintre Jean-Pierre Saint-Ours (1752-1809) – qui fut plus que l’arbiter elegantiae de la révolution genevoise – se succédèrent. Enfin, en mars 1795, un buste fut élevé au jardin des Bastions, dans un enclos, sur une haute colonne portant l’inscription À JEAN-JACQUES ROUSSEAU | LE PEUPLE GENEVOIS | LE 28 DÉCEMBRE 1793 | L’AN II DE L’ÉGALITÉ.

Cet événement fut commémoré par une médaille de petit module (36 mm) qui porte la signature de Théodore Bonneton (1762-1805), graveur de la monnaie de Genève. Elle présente, à l’avers, le buste de Rousseau et, au revers, le monument.

Deuxième avatar (1878)

Les fêtes organisées par le peintre J.-P. Saint-Ours en l’honneur de Jean-Jacques Rousseau pendant la révolution genevoise (1792-1798) avaient fait vibrer les cordes d’un sentiment si profond parmi la population qu’il fut prudemment étouffé durant l’Annexion française (1798-1814). Le centenaire de la mort du philosophe fut l’occasion de retrouver l’enthousiasme qu’avaient suscité la fête de 1793 et celle liée à l’inauguration du monument par Pradier, en 1835, sur l’île dite aujourd’hui île Rousseau.

Malgré l’hostilité scandalisée de certains milieux bien-pensants, un vaste comité d’initiative, présidé par le député Philippe Bonneton et soutenu par des comités locaux, avait préparé de grandes festivités.

Quatre médailles virent le jour pour l’occasion, dont la plus belle reprenait un projet inédit de Théodore Bonneton, complété par un revers de Charles Richard (fig. 1-2). (C) MAH Photo CdN, Pedro Reis

 

Jean-Jacques Rousseau par Th. Bonneton, 1878, pièce en or unique, © MAH, photo: CdN, Pedro Reis

Revers de la médaille par C. Richard, 1848, © MAH, photo: CdN, Pedro Reis

Troisième avatar (1912)

Le contraste n’aurait pas pu être plus frappant entre la médaille officielle de Paris et celle de Genève, frappées pour célébrer le deuxième centenaire de la naissance de Rousseau. Le comité de Paris avait choisi Rodo, qui donne à Rousseau un profil dans la «mouvance» de Rodin. De son côté, le comité de Genève n’avait à vrai dire pas su anticiper les événements. Ce fut probablement Eugène Demole, le savant conservateur du Cabinet de numismatique de Genève, qui le tira d’embarras en proposant d’utiliser le coin gravé par Théodore Bonneton. En effet, il conservait au Cabinet de numismatique les coins qui avaient servi à frapper la médaille de 1878 et ne pouvait ignorer qu’une clause expresse autorisait leur réutilisation en 1912. Seulement, autant le coin de service que celui de réserve étaient brisés: il fallut en refaire une paire qui vint enrichir, elle aussi (après usage), les collections de la Ville. Enfin, le coin d’avers de la médaille de 1795 fut reproduit de la même façon, et une seconde médaille, plus modeste, fut également proposée à la vente.

Ainsi s’achève la longue et imprévisible carrière de la médaille Bonneton; car le troisième centenaire de la naissance n’a simplement pas intéressé – à notre connaissance – les amateurs de médailles.

 

Pour plus de détails, voir Matteo Campagnolo, dans Bulletin de l’Association des amis du Cabinet des médailles, Lausanne 13 (2000), pp. 27-30, 14 (2001), pp. 45-53, 15 (2002), pp. 60-65

Texte publié suite à l’Entretien du mercredi du 21 novembre présenté par Matteo Campagnolo.

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