détail de "L’assaut d’une ville (Jérusalem ?)", © Fondation Toms Pauli, photo: C. Bregnard, Lausanne, inv. 29

Les lendemains d’une escalade

Quelle est la crainte de l’homo europæus après la Seconde Guerre mondiale? Le communisme, la bombe atomique… Dans le bon vieux temps, les escalades constituaient une des hantises des populations des villes. Nous avons peine à l’imaginer aujourd’hui.

L’Escalade de la nuit du solstice d’hiver 1602 – du 11 au 12 décembre – faillit coûter à Genève son indépendance. Elle représente l’épisode le plus marquant de la vie de la cité, après l’adoption de la Réforme en 1535-1536 et avant l’entrée de Genève dans la Confédération, il y a deux cents ans. Si l’on y réfléchit, la conscience collective des Genevois s’est cristallisée avec un instinct très sûr autour de ce fait saillant de notre histoire: il était peut-être en effet plus terrible de perdre son indépendance et d’être violées ou massacrés, que de ne pas l’acquérir.

Au début du XVIIe siècle, les Genevois vivaient depuis longtemps avec la peur d’une telle surprise. Cette peur était devenue une compagne; les autorités prenaient les mesures de défense avec une pointe de négligeant fatalisme. L’esprit de croisade qui animait les citoyens employés à la réfection des murailles et à la garde, du temps de Calvin, n’y était plus. Cette nuit de décembre 1602, attaquée par les nobles savoyards et leurs troupes mercenaires, le salut de Genève ne tint réellement qu’à un fil. Le lendemain, les Genevois eurent de bonnes raisons de rendre grâce à Dieu de leur succès.

La prise de Carthagène

Deux tapisseries actuellement exposées au Musée Rath dans le cadre de l’exposition Héros antiques offrent l’occasion de jeter un regard sur d’autres escalades des temps lointains.

Militairement, une grande bataille pouvait amener le dénouement d’un conflit, mais la prise d’une ville était également un moment clef: une ville importante, riche et stratégiquement située pouvait offrir une résistance suffisante à rendre vains les succès obtenus sur le champ de bataille.

C’est ainsi que Scipion frappa les esprits au cours de l’hiver 210-209 avant notre ère, en pleine deuxième guerre punique, en s’emparant en un jour de Carthagène, Carthage la Neuve, la ville forte la plus importante fondée par les Carthaginois sur la côte espagnole. Scipion justifiait ainsi pleinement le commandement de l’armée d’Espagne que les Romains venaient de lui confier, à vingt-quatre ans à peine.

Sans nous attarder sur le siège lui-même, on retiendra qu’il fut mené avec une énergie et une intelligence que Tite Live sait parfaitement faire ressortir, en décrivant la position topographique très particulière de Carthagène. Dans le discours adressé à ses troupes que Tite Live met dans la bouche du chef romain avant la bataille, l’enjeu est nettement précisé: la prise de la ville équivaut à chasser les Carthaginois d’Espagne!

«Soldats, si quelqu’un s’imaginait que je vous ai amenés ici pour ne prendre qu’une ville, il calculerait plus exactement vos peines que le profit. Vous n’assiégerez en effet que les murs d’une seule ville; mais dans cette ville vous prendrez toute l’Espagne…»
TITE LIVE XXVI. 43 (trad. publiée sous la direction de Désiré Nisard)

Carthagène était défendue par de formidables murailles, dont les archéologues ont mis au jour un tronçon. Toutefois, elle était plus fragile du côté où elle paraissait naturellement protégée par un étang, côté également dégarni de défenseurs. Inspiré par son génie stratégique – ou par l’aide divine, comme le croyaient ses soldats – Scipion tira parti de la basse marée et du vent qui avait presque mis l’étang à sec. Carthagène fut donc prise d’assaut, par une escalade, comme il se devait.

Dès que la résistance cessa, Scipion arrêta le massacre et l’on compta l’énorme butin, fait de prisonniers puniques et de leurs otages ibères, d’artillerie et autre matériel de guerre, d’or et d’argent, de blé et d’orge, de bateaux…

Le lendemain, il récompensa les soldats et décora ceux qui s’étaient distingués. Ensuite – avec une magnanimité bien calculée –, il renvoya les prisonniers ibères chez eux. Enfin, il se surpassa en accomplissant un geste vraiment homérique, immortalisé par les auteurs antiques, dont Tite Live n’est que le plus disert: libérer, sans rançon, la jeune fille que ses soldats lui avaient réservée.

«Bientôt après, les soldats conduisent devant lui une jeune princesse d’une beauté si accomplie que partout, sur son passage, elle attirait tous les regards. Scipion, s’informant de sa patrie et de sa famille, apprend, entre autres détails, qu’elle est fiancée à un chef des Celtibères: il se nommait Allucius…»
TITE LIVE XXVI. 50 (trad. publiée sous la direction de Désiré Nisard)

Son geste d’humanité, illustré dans l’art depuis Giulio Romano dans les années trente du XVIe siècle, est connu comme «la continence de Scipion». Vous pourrez l’admirer à loisir dans une monumentale exécution par les lissiers flamands.

La continence de Scipion, Bruxelles, Gerard van der Strecken, 1660, Marques de la ville de Bruxelles, signature G. V. D. STRECKEN, © Fondation Toms Pauli, photo: C. Bregnard, Lausanne, inv. 25

Le siège de Japha

Et passons à la prise d’une autre ville, qui eut un déroulement et une conclusion bien différents, nettement moins favorable aux assiégés que l’Escalade de Genève et celle de Carthagène. Il s’agit d’un épisode représenté sur une tapisserie du cycle de Titus et Vespasien, que j’identifie, sur la base de trois indications contenues dans la Guerre juive de Joseph Flavius (l. III, ch. 7, § 31) comme le siège de Japha (aujourd’hui Yapha/Yaphia, à 3 kilomètres au Sud-Ouest de Nazareth) en Galilée.

Le récit est effrayant, et la conclusion tombe comme un couperet sur l’héroïque résistance des assiégés, car

«Dieu lui-même accordait aux Romains la perte des Galiléens […]
La résistance dura six heures mais quand les combattants les plus robustes eurent été exterminés, le reste de la population, jeunes et vieux, se laissa égorger en plein air ou dans les maisons. Aucun habitant du sexe masculin ne fut épargné, hormis les enfants, qu’on vendit comme esclaves avec les femmes. Au total, soit dans la ville, soit dans la première rencontre, il périt quinze mille personnes ; le nombre des captifs s’éleva à deux mille cent trente. Ce désastre frappa les Galiléens le vingt-cinquième jour du mois Daisios [13 juillet 67].»

Les éléments à retenir pour l’identification de la scène sont: Trajan père commande le siège; Titus a été dépêché soit comme renfort soit pour cueillir la fleur de la victoire; les femmes se sont distinguées dans une défense désespérée. Il me semble que l’on retrouve, sur la tapisserie, ces trois composantes.

Titus arrive sur son fougueux destrier: il ressemble à Alexandre et au soleil – impression renforcée lorsque l’on observe la tête en marbre de la Fondation Gandur pour l’Art et l’agate verte placées en regard de la tapisserie dans l’exposition. Nous n’avons d’yeux que pour lui en un premier temps. C’est l’arrivée du héros; on sent que le dénouement des combats est proche. Trajan père est à identifier dans le général supérieur qui devise à l’écart avec deux de ses officiers. Il semble dire: attendez et vous verrez… Du haut des murailles, quelques défenseurs sont animés par des femmes, qui déploient une énergie formidable, soulevant des pierres et renversant des marmites que seule la force du désespoir pouvait leur permettre de bouger.
À noter qu’à Genève, lors de l’Escalade, on a enregistré un phénomène semblable…

L’assaut d’une ville (Jérusalem?), Marques de la ville de Bruxelles, signature G. PEEMANS, © Fondation Toms Pauli, photo: C. Bregnard, Lausanne, inv. 29

Ces éléments tendent à exclure que la tapisserie exposée au Rath illustre le siège célèbre de Jérusalem, hypothèse retenue par les historiens de l’art et mentionnée dans le titre de l’oeuvre. Cette étude est confirmée par le fait que les éléments architecturaux qui identifient traditionnellement Jérusalem sont absents. Enfin, le récit du siège par Joseph Flavius, qui a servi de base à la conception de la tenture, n’autorise pas cette identification de la scène.

Voici donc comment l’exposition Héros antiques apporte un éclairage sur des escalades, tels que se les représentaient des contemporains de celle de Genève, à quelques décennies près, car les tapisseries datent de la seconde moitié du XVIIe siècle.

Texte publié suite au Midi de l’expo du 12 décembre présenté par Matteo Campagnolo

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