Les estampes kabuki sous différentes formes

Alors que s’ouvre au Cabinet d’arts graphiques l’exposition Le Geste suspendu. Estampes kabuki, focus sur des estampes qui prennent parfois des formes inhabituelles, promouvant à leur façon le théâtre kabuki et ses héros.

Les estampes d’éventails

Les estampes d’éventails (uchiwa-e) sont très populaires pendant l’époque d’Edo (1603-1868). Vers le milieu de cette période, grâce à la promotion qu’en font les éditeurs, les éventails ornés deviennent des accessoires très prisés des citadins, notamment pendant l’été. Leur production et leur vente se limitent d’ailleurs au printemps et à la saison estivale. Ils représentent souvent des acteurs de kabuki ou des courtisanes célèbres. Les images, rondes ou ovales, étaient découpées puis collées sur des baleines en bambou. Avant l’apparition des sujets imprimés, les éventails étaient ornés à la main.

En raison de leur usage, la plus grande partie de ces planches ont été détruites, excepté celles restées sous forme de feuilles rectangulaires. La collection du Cabinet d’arts graphiques compte un nombre exceptionnel de ces œuvres, témoignant de la variété de leurs sujets.

Les estampes de raquettes

Les estampes de raquettes (hagoita-e) ornaient à l’origine les planches de bois rectangulaires utilisées dans le hanetsuki, un jeu rituel de Nouvel An. Ce dernier prend naissance au début de l’époque d’Edo; son principe s’apparente à celui du badminton mais, dans le jeu japonais, les deux joueurs essayent de garder le volant en l’air le plus longtemps possible à l’aide de leur raquette. Le dos de celle-ci, inutile pour le jeu, est agrémenté d’estampes, délimitées par des lignes de coupe facilitant leur mise en place sur l’objet. Les sujets sont souvent des acteurs de kabuki à la mode ou des courtisanes du quartier des plaisirs d’Edo. Comme les estampes d’éventails, les estampes de raquettes ont une fonction précise et suivent une production saisonnière. Elles sont fortement soumises à l’usure et la plupart des exemples encore existants n’ont pas été utilisés, comme les quatre pièces exposées dans cette salle.

Les images d’ombres

Les images d’ombres («kage-e») sont une forme bien particulière d’estampes japonaises. Il en existe différents types, notamment des images divertissantes ou humoristiques, mais aussi des portraits d’acteurs. Les premières montrent habituellement la silhouette d’un objet familier en contrejour, comme caché derrière un paravent. Le jeu consiste à surprendre le spectateur en juxtaposant un objet et une ombre a priori sans rapport, par exemple l’ombre d’une théière qui est en réalité celle d’un homme contorsionné pour en imiter la forme.

Ochiai Yoshiiku 落合 芳幾 (1833 - 1904), Maruya 'Marutoku' Tokuzō丸屋 '丸徳' 徳造, éditeur, Silhouette de l'acteur de Ichimura Kakitsu IV, 1867, © MAH, photo : Ryo Akama, inv. E 2012-1495

Ochiai Yoshiiku 落合 芳幾 (1833 – 1904), Maruya ‘Marutoku’ Tokuzō丸屋 ‘丸徳’ 徳造, éditeur, Silhouette de l’acteur de Ichimura Kakitsu IV, 1867, © MAH, photo : Ryo Akama, inv. E 2012-1495

Les portraits d’acteurs sont plus sérieux et ne présentent aucune dualité de regard. Au contraire, le spectateur doit avoir l’illusion de la présence du comédien derrière une paroi de papier durant un moment privé, éloigné du «glamour» de la scène. La focalisation sur la tête, représentée en gros plan, renforce le caractère intime de l’image, souvent accompagnée d’un poème écrit par l’acteur lui-même. Ce type de portrait permet ainsi de rapprocher les amateurs de leur idole et de susciter chez eux un fantasme de proximité.

Les images de la mort

Les portraits posthumes (shini-e), ou «images de la mort», occupent une place singulière dans l’estampe japonaise. Bien qu’il existe des images commémoratives pour des musiciens ou des artistes, la majorité concerne des acteurs de kabuki. Elles présentent généralement le défunt dans une robe bleu clair et indiquent la date de sa mort, son âge, son nom commémoratif bouddhique et l’emplacement de son tombeau. Beaucoup de ces portraits ont été créés rapidement après le décès par des artistes relativement modestes.

Un grand nombre de ces estampes est lié au suicide d’Ichikawa Danjūrō VIII (1823-1854). Né à Edo (Tokyo), il apparaît pour la première fois sur scène à l’âge d’un mois. Comme beaucoup d’acteurs, il poursuit ainsi une tradition familiale. À l’âge de neuf ans, il reçoit de son père le titre de «Ichikawa Danjūrō», événement célébré par un surimono. D’abord confiné à des personnages mineurs, il connaît un immense succès après 1840, le plus souvent dans des rôles de jeune amoureux. Il se suicide juste après son arrivée à Osaka, où il aurait dû donner une performance avec son père, Ebizō V.

Torii Kiyomitsu II 二代目 鳥居 清満 (1787 - 1868), auteur, Maruya 'Marujin' Jinpachi 丸屋 '丸甚' 甚八, éditeur, Takarabune, le bateau du Trésor, sous la forme d'un homard, porte-bonheur des acteurs d'Ichikawa, 03.1832, © MAH, photo: Ryo Akama, inv. E 2013-0156

Torii Kiyomitsu II 二代目 鳥居 清満 (1787 – 1868), auteur, Maruya ‘Marujin’ Jinpachi 丸屋 ‘丸甚’ 甚八, éditeur, Takarabune, le bateau du Trésor, sous la forme d’un homard, porte-bonheur des acteurs d’Ichikawa, 03.1832, © MAH, photo: Ryo Akama, inv. E 2013-0156

Les surimono

À travers quatre exemples, l’exposition présente enfin un autre type d’ukiyo-e – soit des images du «monde flottant», en référence au mode de vie urbain de la classe moyenne de l’époque d’Edo, caractérisé notamment par la recherche des plaisirs dans les quartiers chauds d’Edo, Osaka ou Kyoto où se trouvaient les maisons closes et les théâtres kabuki.
À la marge du théâtre, mais fondamental pour sa compréhension, ce sont les surimono.

L’apogée de ce genre se situe entre 1790 et 1830. Si le terme surimono, «chose imprimée», est générique. Il désigne habituellement des œuvres issues d’une commande privée à l’occasion d’une célébration, imprimées en faible nombre et destinées à un public cultivé. Le traitement de leur sujet et de leur iconographie est habituellement plus expérimental et plus sophistiqué que celui d’autres productions, de même que les techniques d’impression employées. Pour comprendre la complexité de ces estampes, il faut considérer conjointement l’image et les inscriptions, en général des poèmes. Beaucoup de surimono sont d’ailleurs des commandes de sociétés de poésie en vue de promouvoir le texte gagnant d’un concours. Leur format reste en principe modeste, environ 205 x 185 mm, et la taille des caractères nécessitait un travail considérable.

Des acteurs de kabuki ont parfois commandé de grands surimono, lors de leur changement de nom, des débuts de leur fils sur scène ou de la transmission de leur nom à celui-ci. Les estampes produites à ces occasions documentent et conservent la mémoire de ces événements, tout en manifestant l’importance de leurs commanditaires. Ces planches d’exception, plus rares encore que les estampes produites à Osaka, feront l’objet d’une future exposition du Cabinet d’arts graphiques, afin de mettre en valeur l’important fonds de surimono qu’il conserve.

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