Le salon de Cartigny à l’heure néoclassique

L’Antiquité vue par le XIXe siècle

À la faveur de cette Saison antique, l’occasion est toute trouvée pour déployer au cœur de l’élégant salon du château de Cartigny, conçu en 1805 par l’architecte et ornemaniste Jean Jaquet (1754-1839), quelques perles de goût néoclassique puisées dans les collections du musée. Le salon de Cartigny à l’heure néoclassique dévoile un éventail de pièces qui témoigne d’un répertoire ornemental et formel nouveau, dérivant pour partie des découvertes archéologiques faites à Herculanum (1738) et à Pompéi (1748). Il révèle l’influence profonde de l’anticomanie sur les arts décoratifs et, corollairement, sur l’art de vivre au quotidien à la fin du XVIIIe siècle. Enfin, il rencontre un écho particulier dans cet écrin de bois sculpté, quintessence d’un décor intérieur de style néoclassique.

La nouvelle présentation du Salon de Cartigny © MAH, photo: F. Bevilacqua

Dans cette nouvelle présentation, orfèvrerie à motifs gréco-romains, mobilier d’inspiration pompéienne et papier peint à scène antique côtoient – parmi d’autres typologies d’objets – pendule de style «retour d’Égypte», bijoux ou encore micromosaïques. Parmi les pièces notables, une athénienne, une robe «à la grecque» et une guitare-lyre sont ici présentées plus en détails.

Athénienne

Athénienne, Genève, vers 1800.
Provient de la Maison Roux, rue de Chantepoulet, 25 à Genève
Bois sculpté et doré, polychromie, marbre, laiton, H. 114 cm
© MAH, photo : B. Jacot-Descombes, inv. 15236

Le trépied pompéien est à l’origine de la création de l’athénienne, un meuble emblématique du nouveau goût qui rencontre un succès immédiat à la fin du XVIIIe siècle. L’invention en 1773 de ce haut guéridon tripode – offrant un appui à la cassolette d’un brûle-parfum, à la vasque d’un lavabo ou encore au bac d’une jardinière – revient à Jean-Henri Eberts (1726-1793), amateur d’art et graveur strasbourgeois. Il baptise cette nouveauté du nom d’athénienne, en référence au tableau de Joseph-Marie Vien (1716-1809), La Vertueuse Athénienne, figurant une femme drapée à l’antique brûlant de l’encens sur un trépied. D’ordinaire en métal, pour imiter plus fidèlement le mobilier antique, l’athénienne présentée ici est entièrement réalisée en bois sculpté, peint et doré. Empruntant au mobilier de l’Égypte ancienne ses pieds en «jarret de lion», elle repose sur trois sabots de capridé. Réunis par un motif de cordage à sa partie inférieure, ils se prolongent par des montants arqués, chacun terminé par un buste de cerf. L’animal est une allusion à Diane ou Artémis, déesse de la chasse dans la mythologie gréco-romaine, ou encore à Actéon transformé en cerf par cette dernière. Ses bois offrent au menuisier, soucieux de naturalisme, un support tout trouvé au large bassin (recouvert d’un plateau de marbre gris) disposé à son sommet.

Robe

Robe, Suisse ou France, vers 1805-1810.
Grenadine (fil de soie), satin broché, H. 142 cm.
© MAH, photo: F. Bevilacqua, inv. 697

À partir du Directoire (1795) jusqu’à l’avènement de l’Empire (1804), le goût à la grecque trouve une résonance remarquable dans le domaine de la mode. Pour la première fois depuis des siècles, la toilette féminine signe l’abandon temporaire de toute armature sous-jacente destinée à modeler artificiellement le corps, au profit d’une recherche de naturel et de simplicité. Souscrivant à l’engouement pour l’antique, les femmes prennent pour modèle les tuniques gréco-romaines élégamment sculptées dans le marbre et adoptent le blanc et les fines cotonnades. Mais contrairement à ces tenues, qui ne sont autres que des drapés, leurs robes sont coupées et cousues, voire même rehaussée d’un décor de broderie.
C’est le cas de cette toilette qui reflète le style des premières années de l’Empire. Pourvue de petites manches ballon, elle présente une taille très haute, d’où la longue jupe tombe droit jusqu’au sol, alourdie par les bandes superposées de satin qui garnissent sa partie inférieure. Avec son fourreau vertical coupé par la ligne horizontale de la taille haute, cette robe témoigne d’un style rectiligne qui puise son inspiration dans l’architecture classique. Elle est exécutée en grenadine blanche, une étoffe de soie presque transparente, rayée alternativement de bandes de soie et de bandes de satin blanc. Alors que les rayures jouissent d’une grande popularité sous le Consulat (1799-1804), où elles sont associées aux tentes rayées «à l’égyptienne», le choix des étoffes et le détail du nœud dans le dos, réservés aux toilettes parées, relèvent bien de la mode du Premier Empire.

Guitare-lyre

François Breton (actif à la fin du XVIIIe s. et au début du XIXe s.),
Guitare-lyre, Mirecourt (Vosges), 1807.
Épicéa, érable, ébène (manches et clés), filets d’acajou, d’ébène et de buis, ivoire, nacre, L. 81 cm, l. 38,5 cm © MAH, photo: B. Jacot-Descombes, inv. IM 94

Instrument charmant et insolite, la guitare-lyre atteint le sommet de sa notoriété en France entre la fin du XVIIIe siècle et le premier tiers du XIXe siècle. Son histoire et son succès sont indissociables du vaste mouvement néoclassique, au cours duquel on se plaît à emprunter au passé antique sa grammaire ornementale autant que son esprit et son mode de vie. Aussi la lyre antique, motif largement exploité par les artistes, inspire-t-elle la création d’un nouvel instrument à cordes: la guitare-lyre, dont la caisse de résonance imite la forme de son ancêtre. Attribut préféré des dames de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie, qui aiment à se faire portraiturer vêtues à l’antique tout en adoptant la posture d’une muse, la guitare-lyre s’impose également comme un objet décoratif au cœur
d’un salon ou d’une chambre. Pourvue d’un socle plat, elle peut en effet aisément être posée et compléter le mobilier d’une pièce, à l’instar de la harpe.

L’exemplaire présenté ici est doté de bras minces et gracieux reliés au chevillier par une traverse en laiton, ornée de glands à ses extrémités. Ses doubles ouïes circulaires, qui s’inscrivent de part et d’autre du cordage, sont caractéristiques de cet instrument; parfois sujettes à l’ornement, elles viennent surtout souligner la délicate symétrie du contour. Si le Portrait de Germaine de Staël en Corinne au Cap Misène de la peintre Élisabeth Vigée-Lebrun (1755-1842) (visible à l’étage des Beaux-Arts) permet de croire qu’il est à la portée de tous de jouer de cette famille d’instruments, la réalité s’avère bien différente. L’expérience a prouvé qu’il est aussi malaisé de manier une guitare-lyre que d’en tirer des accords harmonieux !

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l Catégorie: Blog, Expositions.

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