Le rendez-vous des numismates en Sicile (II)

Retour sur le XVe Congrès international de numismatique

Depuis le dernier congrès de numismatique du millénaire passé, moins de vingt ans se sont écoulés et pourtant, l’évolution dans ce domaine est impressionnante. Comme il nous a paru de pouvoir le constater à Taormina du 20 au 25 septembre, cette évolution se joue sur trois plans :

• celui des mentalités;
• des méthodes de travail;
• de la communication, ce qui n’est sans doute pas spécifique à la numismatique.

Nous aborderons le premier volet dans le présent article.

Les détecteurs de métaux: scandale ou progrès, et quel progrès?

À Berlin, en 1997, lors d’une mémorable table-ronde sur les trouvailles monétaires, deux positions s’étaient affrontées. Celle des numismates du Nord de l’Europe, résumée par un collègue scandinave, affirmant qu’ils ne voyaient pas d’inconvénient à ce que des fouilleurs privés – des idiotai en grec classique, mais osons le néologisme de détectoristes – recherchent des monnaies et des trésors avec des détecteurs de métaux. De toute façon, disait-il, « poussés par le civisme et la passion pour l’histoire de leur pays, ils apportent les trouvailles monétaires aux archéologues et aux musées qui, de ce fait, les voient comme des alliés ». Un professeur d’une université d’un pays latin s’était alors permis d’une part de le traiter d’ingénu, en mettant en doute la confiance de son collègue en l’honnêteté ses compatriotes; et d’autre part, d’affirmer qu’il faudrait ne pas tenir compte dans une recherche, voire ne pas étudier, des monnaies qui n’avaient pas vu le jour sous la truelle de l’archéologue.

Le trésor de Saint-Pierre. La mise au jour d’un trésor monétaire par les archéologues est un double heureux événement: il alimente les connaissances dans le domaine de la numismatique, mais aussi de l’archéologie, il permet donc de progresser dans la reconstitution historique d’une époque. (© Photographies MAH-Ge CdN, Jonathan Delachaux et Service cantonal d’archéologie Genève (Laboratoire Crephart, Louise Decoppet). Graphisme Jonathan Delachaux Réalisation: Daniel Galasso)

Le trésor de Saint-Pierre – La mise au jour d’un trésor monétaire par les archéologues est un double heureux événement: il alimente les connaissances dans le domaine de la numismatique, mais aussi de l’archéologie; il permet donc de progresser dans la reconstitution historique d’une époque. © MAH, Cabinet de numismatique, J. Delachaux

Je n’étais peut-être pas le seul sur le moment à me demander si lui-même, au cours de sa carrière, n’avait jamais enfreint une position si dogmatique. L’occasion pour un plaisant collègue de rappeler l’affirmation d’un aristotélicien milanais du XVIIe siècle. Ce dernier disait que la peste n’étant ni une substance ni un accident; par conséquent, elle n’existait pas et elle n’était pas à craindre. Peu de temps après, il en avait été atteint et il en était mort. On ne sait pas s’il avait entre-temps changé d’avis… Pour revenir à la position du collègue du Sud, nous nous étions demandé s’il ne s’agissait pas d’un vœu pieux, d’une recommandation faussement catégorique. Elle a été balayée par le pragmatisme des chercheurs, bien décidés à prendre l’information là où elle se trouve. Entretemps, l’approche scientifique du Nord a été sérieusement remise en question: par exemple, cette année, un collègue finlandais paraissait croire que ce mode découverte présente également des inconvénients… À Taormina, les temps n’étaient plus à la polémique mais à l’apaisement.

Le marché au service de la numismatique

D’autres soucis étaient à l’ordre du jour. Rappelons, en guise de prémices, ce que l’on peut lire sous la plume de l’un des plus brillants jeunes historiens de la monnaie, dans un ouvrage destiné à fournir un aperçu de la science numismatique aux étudiants : «Les catalogues de ventes de monnaies […] sont devenus aujourd’hui […] le principal outil documentaire du chercheur.»1 Les conséquences de cette prééminence du marché ont été accueillies avec simplicité par certains, avec une gêne à peine dissimulée par d’autres, en l’absence – due au hasard? – du grand professeur qui professait des vues certes louables, mais irréalistes, évoquées plus tôt. Signe des temps, la réception inaugurale a été organisée par une maison de ventes genevoise des plus solides, dont la direction fut dûment remerciée.

La numismatique et les jeunes: quel avenir?

Au cours du congrès, un des moments forts fut une table ronde sur l’avenir des jeunes dans la numismatique, où ce que le monde académique trouva de mieux à offrir aux numismates en devenir fut d’avoir confiance :«Quand la passion existe, les portes finissent par s’ouvrir». Toutefois, nul dans le monde académique n’aurait su dire comment. Le deus ex machina qui sauva la journée fut un représentant d’une grande maison de ventes qui apporta tout de suite une note concrète d’optimisme: le marché est en pleine effervescence; chez eux, le travail ne manque pas. Suivirent une ou deux interventions qui confirmèrent la teneur de cette intervention.

Ursula Kampmann, docteure en numismatique de l’Université de Saarbrücken, fondatrice et directrice du très remarquable et très apprécié site Internet allemand MünzenWoche/CoinsWeekly, venait de présenter à la table-ronde son approche originale du métier de numismate avec un enthousiasme communicatif. Elle reprit la parole pour proposer d’ouvrir les colonnes du périodique en ligne, afin de mettre en relation les jeunes numismates et le monde du travail. Le public réserva le meilleur accueil à cette proposition; disons qu’elle fut plébiscitée.

Taormina, table-ronde du 23 septembre 2015: «Numismatics in the 21st century: Jobs, careers, professions for the young generation of coin enthusiasts» (Photographie avec la gracieuse autorisation de © MünzenWoche/CoinsWeekly)

Taormina, table-ronde du 23 septembre 2015: «Numismatics in the 21st century: Jobs, careers, professions for the Young generation of coin enthusiasts» © MünzenWoche/CoinsWeekly

Jamais le Conseil international de numismatique ne s’était montré plus efficace. Les représentants du monde académique, qui se sentent un peu responsables des étudiants qu’ils entraînent vers un avenir incertain, semblèrent soulagés. Or dans ces conditions – à cheval donné, on ne regarde pas dans la bouche –, des questions susceptibles de troubler une atmosphère soudain détendue furent délaissées. En ce moment de réconciliation et d’unité, il aurait peut-être été justement le moment d’affronter certaines questions épineuses. Car les efforts du monde académique, comme celui des musées et des collectionneurs privés, devraient avoir pour but ultime le bien de tous, c’est-à-dire celui de l’Histoire.

Des progrès à faire pour le patrimoine de l’humanité

Pour faire des progrès sur la voie de l’humanisme et dans la sauvegarde à long terme d’un patrimoine qui ne peut être propriété d’un privé ni même d’un État, il faut indubitablement chercher des voies pour satisfaire tout le monde. Ou personne, comme le disait sans plaisanter et pour caractériser le style de médiation helvétique, Marc-André Renold, directeur du Centre du droit de l’art (CDA) et titulaire de la chaire de l’UNESCO du droit de l’art et des biens culturels de l’Université de Genève, au cours d’un débat sur les marbres du Parthénon.

ill. 3 Œnochoé, Chypre, 750-600 av. J.-C. Coll. privée (tiré de Chypre, d’Aphrodite à Mélusine, (catalogue d’exposition) Skira 2006, p. 39 no 2, photo B. Jacot-Descombes)

Œnochoé, Chypre, 750-600 av. J.-C. Collection privée (tiré de Chypre, d’Aphrodite à Mélusine, (catalogue d’exposition) Skira 2006, p. 39 no 2, photo B. Jacot-Descombes)

Taormina a donc sans doute marqué un progrès: le monde académique a pris acte qu’il n’est pas seul. Progrès qui demeure, selon nous, provisoire et fragile, faute d’en avoir tiré toutes les conclusions. Rien de vraiment nouveau si l’on se remémore, par exemple, le temps où un archéologue pragmatique et novateur avait suggéré à son pays, une île très fertile en antiquités, de limiter au maximum les tentations d’illégalité en mettant un sceau sur les pièces étudiées et documentées que l’on pouvait ensuite confier aux privés par le biais de don ou du marché. Des progrès solides ne pourront se faire qu’en regardant la réalité en face, par-delà l’hypocrisie que cachent les positions dogmatiques et les chasses gardées, par un dialogue constant, par la reconnaissance que chaque situation est particulière et doit être examinée dans son contexte. Tel était l’exemple donné par Me Colin Martin, juriste, numismate, mécène lausannois et président de la Société suisse de numismatique de 1949 à 1980, trésorier de la Commission internationale de numismatique et président entre 1975 et 1980 de la Société suisse des Sciences humaines.

1. François de Callataÿ et al., La monnaie grecque, Paris 2001, p. 21

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