Le mystère des momies animales

Quelle histoire racontent les momies d’animaux du MAH?

Au Mucem (Musée des civilisations de la Méditerranée) à Marseille, vient de s’achever Migrations divines, exposition organisée conjointement par le musée marseillais et la Fondation Gandur pour l’Art, avec la participation exceptionnelle des Musées d’art et d’histoire. Parmi les œuvres phares de la sélection, la momie d’un chat léguée au MAH en 1935 réservait quelques surprises, semblables à celles que contient une momie d’ibis exposée dans ses salles. Toutes deux sont révélatrices d’une tradition égyptienne, dont certains aspects restent encore à élucider.

L’animal comme divinité chez les anciens Égyptiens

Sensibles à l’univers qui les environnait, les Égyptiens portèrent un regard attentif sur les animaux dès l’aube de leur civilisation. Sauvages ou domestiqués, ils jouent un large rôle dans le système hiéroglyphique et témoignent indirectement de la finesse d’observation des artistes de l’époque. Mais les anciens n’en observèrent pas moins leur comportement, qu’ils utilisèrent dans un vaste réseau de métaphores: fougue du taureau, puissance du lion, acuité visuelle du faucon et vélocité de son attaque, qualités nourricières de la vache, etc. Ce système est notamment mis en œuvre dans l’expression du divin, par définition infini et insaisissable; loin de toute zoolâtrie, l’animal est convoqué pour permettre aux hommes d’appréhender, par la comparaison, une parcelle de la personnalité des puissances divines.

Dès le Nouvel Empire (v. 1500 av. J.-C.), on constate dans certains sanctuaires l’élection d’un animal unique, voué à la divinité par des rites spécifiques qui le promeuvent au rang de manifestation terrestre – parmi beaucoup d’autres – du dieu. Les rites leur ayant fait perdre leur nature première pour les rapprocher du monde divin, ils bénéficiaient à leur mort de funérailles parfois imposantes, incluant la préservation de leur corps par la technique de la momification.

Momie de chat, Haut.: 39 cm. Seconde moitié du Ier millénaire av. J.-C.. Bandelettes de lin sur matériau organique. Provenance: Beni Hassan (Moyenne Égypte) © MAH, Genève, photo: B. Jacot-Descombes, inv. 14422

Momie de chat, Haut.: 39 cm. Seconde moitié du premier millénaire av. J.-C.. Bandelettes de lin sur matériau organique. Provenance: Beni Hassan (Moyenne Égypte) © MAH, Genève, photo: B. Jacot-Descombes, inv. 14422

Regain de religiosité dans une Égypte en crise

Au tournant du Ier millénaire av. J.-C., l’Égypte traverse une crise profonde qui aboutit à une mutation idéologique sans précédent. L’empire colonial s’est effondré entraînant une récession des richesses, plusieurs dynasties se disputent ou se partagent le pouvoir, l’autorité se laisse parfois gangrener par la corruption, les approvisionnements ne sont plus garantis. Les populations se tournent alors vers les clergés locaux qui, peu à peu, prennent en mains toute l’administration quotidienne au nom de la divinité qui – s’il le faut – saura se montrer secourable à qui l’implore ou tranchera tout litige lors de consultations oraculaires.

Cette religiosité, qui ira croissant et culminera dans la seconde moitié du Ier millénaire av. J.-C., se manifeste notamment par une forte participation aux fêtes – généralement liées aux rythmes saisonniers – des divinités où processions et réjouissances populaires alternent avec des rites effectués à l’abri des regards, ou par des pèlerinages auprès de sanctuaires proches. Celles et ceux qui en ont les moyens prennent l’habitude de déposer près de la divinité des ex-voto. De petites statuettes en bronze, représentant une image du dieu local sous sa forme humaine ou animale, constituent une importante partie de ces témoignages de piété. Plus nombreuses encore, des momies de l’animal associé à la divinité ont été offertes par millions (sur plus de cinq siècles toutefois) par les dévots.

Momie de chat (radiographie), Haut.: 39 cm. Seconde moitié du premier millénaire av. J.-C.. Bandelettes de lin sur matériau organique. Provenance: Beni Hassan (Moyenne Égypte) © MAH, Genève, photo: B. Jacot-Descombes, inv. 14422

Momie de chat (radiographie), Haut.: 39 cm. Seconde moitié du premier millénaire av. J.-C.. Bandelettes de lin sur matériau organique. Provenance: Beni Hassan (Moyenne Égypte) © MAH, Genève, photo: B. Jacot-Descombes, inv. 14422

Des momies animales déposées en offrande

On ignore comment s’est opéré le glissement qui conduisit de la mise en exergue d’un animal unique à l’utilisation de toute une espèce – voire toute une famille – en lien avec une divinité particulière. Le fait que ces momies animales jouaient un rôle comparable aux statuettes en bronze offertes en ex-voto est prouvé par le fait que, bien souvent, des momies d’animaux de petite taille ont été retrouvées insérées dans les socles creux et même à l’intérieur de ces sculptures, transformées de la sorte en reliquaires. Les textes nous apprennent que ces momies bénéficiaient de rites funéraires, analogues aux humains, ce qui leur ouvrait les portes du royaume d’Osiris et de l’Au-delà. A contrario, cette information montre que, du vivant de l’animal, ce dernier ne se distinguait en rien de ces congénères et ne disposait d’aucun statut particulier.

L’archéologie et l’étude des momies animales dévoilent une réalité assez crue. Ces animaux étaient élevés dans la proximité des temples (une «couveuse» pour œufs de crocodile a même été identifiée dans le Fayoum); des marques de strangulation, des vertèbres cervicales brisées, des crânes défoncés sont autant d’indices de leur mort violente, comme l’est leur très jeune âge (rares sont par exemple les chats adultes). Les procédés de momification étaient très divers, selon la dimension de l’animal et les ressources: simple dessiccation naturelle, enfouissement dans du natron, bitume ou résine, occasionnellement éviscération. La position de l’animal peut également varier selon les espèces ou les lieux. Bandelettes et toiles étaient ensuite utilisées pour emballer le corps; de nombreuses momies présentent des motifs géométriques dans la disposition des bandelettes extérieures, parfois rehaussés par l’utilisation de tissus de couleurs différentes. La tête de l’animal pouvait être modelée en stuc ou en toile encollée, et certains détails peints.

Momie d’ibis, Haut.: 34 cm. Seconde moitié du premier millénaire av. J.-C..  Bandelettes de lin sur matériau organique. Provenance inconnue; ancien fonds, porté à l’inventaire en 1944 © MAH, Genève, photo: B. Jacot-Descombes, inv. 18297

Momie d’ibis, Haut.: 34 cm. Seconde moitié du premier millénaire av. J.-C.. Bandelettes de lin sur matériau organique. Provenance inconnue; ancien fonds, porté à l’inventaire en 1944 © MAH, Genève, photo: B. Jacot-Descombes, inv. 18297

Les surprises que réservent les momies animales

En la majorité, les momies étaient placées, seules ou en nombre, dans des jarres ou déposées sans autre protection supplémentaire. On les retrouve inhumées dans de vastes galeries qui pouvaient contenir quelques loculi creusés dans les parois, mais les jarres étaient le plus souvent entassées les unes sur les autres. On ignore si ces ensevelissements avaient lieu à des moments précis; il est cependant probable qu’ils devaient être en lien avec certaines fêtes.

La radiographie ou le démaillotage de momies animales réservent certaines surprises… Telle momie ne contient parfois qu’une minime partie du corps de l’animal (une griffe, une aile, etc.); ailleurs, on a entremêlé les corps d’animaux d’espèces différentes (un bouc et un crocodile). Faut-il y voir le résultat d’une disette de «matière première» ou une dévotion particulièrement ardente, mais peu canalisée?

Le chat et l’ibis dans les collections du MAH

Deux exemples [provenant des collections du Musée d’art et d’histoire] illustrent ces constats, et mettent en exergue l’opposition entre l’aspect extérieur des enveloppes et le contenu. La momie de chat, réputée provenir de Beni Hassan, nécropole animale qui s’étend au pied d’une falaise de Moyenne Égypte sur une longueur de près d’un kilomètre, était vraisemblablement dédiée à la déesse lionne Pakhet. Extérieurement, la momie a l’apparence et la taille d’un chat adulte, formant un manchon, la tête soigneusement préparée. La radiographie laisse cependant apparaître un animal minuscule, les pattes repliées sous le corps, sans qu’il soit possible de préciser s’il s’agit d’un fœtus ou d’un chaton mort-né. Un important bourrage de linge est donc utilisé, autour ou sous le corps, pour donner à la momie l’aspect d’un animal adulte.

Momie d’ibis (radiographie), Haut.: 34 cm. Seconde moitié du premier millénaire av. J.-C.. Bandelettes de lin sur matériau organique. Provenance inconnue; ancien fonds, porté à l’inventaire en 1944 © MAH, Genève, photo: B. Jacot-Descombes, inv. 18297

Momie d’ibis (radiographie), Haut.: 34 cm. Seconde moitié du premier millénaire av. J.-C.. Bandelettes de lin sur matériau organique. Provenance inconnue; ancien fonds, porté à l’inventaire en 1944 © MAH, Genève, photo: B. Jacot-Descombes, inv. 18297

Le second spécimen est plus complexe encore. Élégamment disposées, les bandelettes entourent une momie cordiforme, caractéristique de certains oiseaux, notamment de l’ibis du dieu Thot. La provenance n’est pas consignée, mais de véritables catacombes remplies jusqu’au plafond de momies d’ibis sont attestées à Saqqarah ou à Tounah el-Gebel, près de l’ancienne Hermopolis. La radiographie dévoile bien le corps d’un grand oiseau – sans doute un ibis – dont l’humérus est fracturé. Ce cas n’est pas unique, et cette blessure pourrait avoir été occasionnée lors de sa mise à mort. Ce qui frappe davantage, c’est la présence d’autres animaux dans la même momie: un mustélidé, un petit carnivore et des restes non encore identifiés! Dans certains lieux de culte, tel Saqqarah, Thot était associé à Horus et il arrive que des momies d’ibis voisinent avec des musaraignes consacrées à ce dernier dieu. Est-ce un dévot de ces deux figures majeures du panthéon égyptien qui dédia cette momie? Mais que viennent faire dans ce «paquet» les deux autres occupants?

Extraits du texte de Jean-Luc Chappaz, publié dans L’Âge du faux. L’authenticité en archéologie, sous la direction de Marc-Antoine Kaeser, Hauterive-Neuchâtel 2012, pp. 132-135.

Orientation bibliographique:
Alain Charron, dans Françoise Dunand et Roger Lichtenberg, Des animaux et des hommes. Une symbiose égyptienne, Paris (éditions du Rocher) 2005, chap. 7: «Les animaux sacralisés» (pp. 165-200) et chap. 8: «Classables et inclassables» (pp. 201-215).
Louis Lortet et Claude Gaillard, «La Faune momifiée de l’ancienne Égypte», Archives du Muséum d’Histoire naturelle de Lyon 8 (1903), pp. 1-25; 9 (1905), pp. 1-130; 10 (1907), pp. 1-336.

 

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