Le mystère de la boîte en argent

Un œil dans les réserves IV

Comme un périscope inversé qui plongerait dans les tréfonds de l’iceberg muséal, la rubrique «Un œil dans les réserves» propose de dévoiler régulièrement quelques petits trésors du patrimoine genevois. Certains objets restent en effet dans l’ombre des chefs-d’œuvre exposés en salles et mènent une existence d’objets d’étude dans les réserves du Musée d’art et d’histoire. Afin qu’ils ne tombent pas dans l’oubli, ils sont ici mis en lumière par un détail ou une anecdote et démontrent qu’un objet, même très simple, a une histoire à raconter et peut émerveiller.

Cette rubrique est également l’occasion de solliciter les connaissances des amateurs éclairés, car de nombreuses questions restent en suspens: un sujet à identifier, une technique de fabrication à redécouvrir ou un usage à préciser.

Une boîte à usage inconnu

Il est des objets dans les réserves qui, à ce jour, demeurent une énigme… En voici un présenté dans l’espoir que ce partage puisse faire avancer la recherche concernant son usage.

Petite boîte en argent, H. 4 cm.
©MAH, inv. AD 3920

Il s’agit d’une petite boîte en argent ciselé datant des années 1750. La preuve en est le poinçon que l’on appliquait à ce type spécifique d’œuvres à Paris entre 1750 et 1756. Cette marque précise ici que cette boîte est l’œuvre d’un orfèvre français.

On retrouve la trace de son entrée dans les collections patrimoniales genevoises dans le registre manuscrit réservé à la période du Moyen-Âge (cote F), établi par l’ancien Musée archéologique:

[F 308]
Boîte à parfum en argent
[travail] Français [poids] 18 grammes
Achat Vettiner [fr.] 4.50
1 mai 1889

Vingt-et-un ans plus tard, l’objet est transféré au Musée d’art et d’histoire (1910) et y reçoit son numéro d’inventaire actuel, AD 3920.

Peu exposé depuis son acquisition en 1889, il n’a jusqu’à aujourd’hui pas fait l’objet d’une recherche particulière. Regroupé avec ses semblables dans un tiroir, il pourrait même sembler anodin.

L’usage exact de chacune de ces petites boîtes est le point le plus délicat de leur expertise, tant les applications étaient variées pour ces objets précieux du quotidien: de la tabatière à la boîte à mouches, en passant par les flacons de sels, les vinaigrettes, les pomanders et autres petits nécessaires divers (couture, toilette et soins), la liste est longue.

Quelques petites boîtes des XVIIIe et XIXe siècles de la collection.
©MAH, inv. 8143, AD 3920, AD 3922, AD 5699, BJ 312, AD 3921, BJ 554, AD 542 et AD 543

Ce sont les proportions et les dimensions, intimement liées à l’usage, qui permettent d’identifier ce dernier, s’il s’est perdu. La plupart des petits contenants figurant ci-dessus sont désignés comme des boîtes à parfum ou à pilules. Au contraire des vinaigrettes, d’un format généralement plus plat, ils ne renferment pas de grille intérieure; il ne peut s’agir de boîtes à mouches, car celles-ci étaient munies d’un miroir et d’alvéoles à couvercle pour protéger les petits disques de feutre. De manière générale, les matériaux choisis renseignent également sur la destination d’un objet: pour les flacons à parfum ou à sels, le verre est privilégié, alors que le galuchat ou l’agate recouvrent les étuis de poche, de taille plus généreuse.

Une boîte à parfum, aussi appelée boîte à senteur, contenait un morceau d’ambre gris ou de musc, au fort pouvoir odoriférant, qu’il était agréable d’avoir sous la main en toute circonstance en ces temps où de nauséabondes effluves pouvaient fréquemment indisposer.

Une découverte surprenante

La petite boîte qui nous intéresse aujourd’hui a donc été achetée en 1889, comme le registre nous le rappelle, en tant que «boîte à parfum», ce qu’entérine le petit cartel manuscrit conçu à l’époque par le Musée archéologique, conservé auprès de l’objet.

En 2007, elle est sélectionnée pour l’exposition Parures au quotidien et passe alors sous l’œil attentif de la conservation. Cherchant à documenter les motifs ciselés sur son pourtour, il est relevé que la présence de certains traits n’est pas purement décorative: sur chacune des huit faces de l’octogone figure un cartouche en forme de losange dans lequel s’inscrit un chiffre romain! Aussi étonnant que cela puisse paraître, aucune information descriptive sur ces inscriptions n’avait été relevée jusqu’à ce jour: la fiche d’inventaire, revue en 1981 et augmentée d’une photographie, ne relève pas ces chiffres «passés» et peu lisibles, mais de simples «motifs géométriques». Et à cette occasion, la boîte est définie comme étant «à pilules» et datée de la fin du XIXe siècle…

Boîte à pillules (sic) en argent fin XIXè siècle
gravée de motifs géométriques
forme octogonale

Or, les observations menées en 2008 et l’identification du seul poinçon présent permettent de corriger la date de fabrication de plus d’un siècle, la ramenant aux alentours de 1750, et confirment un travail français.

Une séquence sans queue ni tête

Les chiffres romains relevés sur les huit faces de la boîte sont les suivants, dans leur distribution originale:

face avant – flanc gauche – face arrière – flanc droit

 

L’apparent désordre de cette numérotation a d’emblée interrogé. Diverses hypothèses ont été brossées, mais aucune n’est retenue à ce jour. Ce blog est aujourd’hui publié dans l’espoir d’en susciter de nouvelles.

Quelques pistes de réflexion

L’hypothèse d’une boîte compartimentée a été écartée, faute de cloisons intérieures et de toute trace ou marque qui aurait pu prouver qu’il y en ait eu.

Couchée sur le flanc, la boîte est stable, équilibrée, et il est facile de la faire rouler en la poussant du doigt. Mais l’idée d’un dé improvisé, à huit faces numérotées aléatoirement de I à VIII, a été écartée par les spécialistes contactés. Celle d’un lien avec une forme de jeu de hasard demeure pourtant la plus séduisante…

Le format même de l’objet est aussi sujet à débat: il est, par exemple, presque un peu trop élancé pour être une boîte à parfum, dont les proportions s’inscrivent plus volontiers dans un cube.

Calendrier, semainier, pilulier, boulier… Lié au domaine religieux, médical ou ésotérique… De nombreuses pistes ont été évoquées sans succès. À ce jour, aucune confrontation de notre petite boîte avec un objet similaire n’a pu être faite, et les raisons de cette base de huit demeurent mystérieuses.

Ainsi donc, à vos connaissances, à vos réflexions!

Nous sommes dans la bonne société parisienne au XVIIIsiècle: qu’aurait pu contenir cette petite boîte octogonale de 4 centimètre de haut? Était-elle un bien féminin ou masculin? Pourquoi ces chiffres romains dans un apparent désordre sur chaque face? Pourrait-il s’agir d’une clé de codage, à l’instar du bâton de Plutarque? La réponse existe quelque part…

 

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