Le MAH, un havre protecteur depuis 1939

1939 – 2017: le musée à la croisée des enjeux patrimoniaux

1939: Les Chefs-d’œuvre du Prado; 2007: Gaza, à la croisée des civilisations; 2017: Trafic illicite de biens culturels. À trois reprises, le Musée d’art et d’histoire a présenté en ses murs des objets précieux que la guerre a tenus éloignés de leurs pays. Pour mieux comprendre ce rôle de safe haven (ou refuge) endossé par le MAH, un retour sur l’événement fondateur de 1939 s’impose.

Depuis le 14 mars, le Musée d’art et d’histoire accueille neuf pièces provenant du Yémen, de Syrie et de Libye, confisquées aux Ports-Francs. La tentation d’une comparaison entre cette présentation temporaire et l’exposition de 1939 Les Chefs-d’œuvre du Musée du Prado, s’est très vite manifestée. Pourtant, les deux événements ont moins en commun que ne le laisseraient croire les apparences. En effet, bien que les pièces archéologiques confisquées et les œuvres espagnoles aient quitté leurs pays d’origine dans des circonstances liées à des conflits armés, les premières ont été introduites en Suisse de manière illicite, tandis que les secondes ont été évacuées de manière officielle, en 1939, à la suite de la signature de l’Accord de Figueras.

L’Accord de Figueras

En signant cet accord le 3 février 1939, le gouvernement républicain espagnol, légitimement élu en avril 1936, accepte de faire sortir des milliers de pièces appartenant au patrimoine culturel espagnol. Ces objets provenant pour la plupart de collections publiques mais aussi privées doivent ainsi bénéficier de la protection de la très neutre Société des Nations à Genève. Cet accord, passé avec un Comité international comptant différents musées européens – dont le Musée d’art et d’histoire – stipule notamment que les œuvres seront inventoriées à leur arrivée par des experts des deux parties, et qu’elles seront restituées à l’Espagne à la fin de la guerre. Ce qui est fait: on procède à l’ouverture des caisses et l’on dresse des milliers de constats d’état venant compléter ceux rédigés au départ des pièces. En mai 1939, le général Franco, qui vient de gagner la guerre, récupère toutes les œuvres, à l’exception de 173 tableaux du Prado et une vingtaine de tapisseries, que les visiteurs du Musée d’art et d’histoire vont pouvoir découvrir cet été-là, dans le cadre d’une exposition impromptue intitulée Les Chefs-d’œuvre du Musée du Prado.

Affiche de l'exposition Les Chefs-d'oeuvre du Musée du Prado, au MAH en 1939

Affiche de l’exposition Les Chefs-d’oeuvre du Musée du Prado, au MAH en 1939

Aucune clause de l’Accord de Figueras ne mentionne en effet l’organisation d’une quelconque présentation publique. Le Comité international est écarté de toutes les négociations à peine les œuvres arrivées à Genève, à la mi-février 1939. L’exposition genevoise est en réalité le fruit d’âpres négociations entre les autorités de la Ville de Genève et les représentants de Franco. Les premières savent le succès qu’une telle exposition engrangerait, et les seconds se laissent convaincre par le bénéfice financier, mais aussi moral qu’un tel événement serait à même d’offrir au Général: une opération de propagande et de charme d’une efficacité redoutable. Inaugurée le 1er juin 1939, l’exposition Les Chefs-d’œuvre du Musée du Prado dépasse toutes les espérances: au soir de sa fermeture, le 31 août, le musée peut se vanter d’avoir accueilli près de 400’000 visiteurs.

Entrée du Musée d'art et d'histoire, mai 1939, rue Charles Galland: La Vénus de Titien est transportée à l'occasion de l'exposition Les Chefs-du Prado

Entrée du Musée d’art et d’histoire, mai 1939, rue Charles Galland
La Vénus de Titien est transportée à l’occasion de l’exposition Les Chefs-du Prado

Arte Salvado

Cinquante ans plus tard, en 1989, l’exposition Du Greco à Goya permettra de lever le voile sur les coulisses qui, en 1939, avaient offert au Musée d’art et d’histoire son plus grand succès. Sollicité par le gouvernement espagnol, le musée accueille en 2011 l’exposition Arte Salvado qui retrace – et donc reconnaît – officiellement le rôle prééminent tenu par le Comité international avant d’être court-circuité par Franco. À cette occasion, le musée met sur pied le colloque international Sauvegarde du patrimoine et conflits armés: de la guerre civile espagnole aux conflits du XXIe siècle et Genève devient– par l’entremise du MAH – un haut lieu de réflexion sur les enjeux liés à la protection des biens culturels en période de guerre.

Colloque international de 2011, en marge de l'exposition Arte Salvado au MAH

Colloque international de 2011, en marge de l’exposition Arte Salvado au MAH

1939/2017. Deux épisodes qui, à la lumière des différents aléas ici retracés, sont bien éloignés l’un de l’autre: épargnées par les bombes, les œuvres espagnoles furent restituées saines et sauves et retrouvèrent leur «vie d’avant»; en revanche, toute pièce archéologique sauvée du trafic illicite – même lorsqu’elle est restituée à son pays d’origine – est une pièce arrachée à son contexte culturel et topographique. Pourtant, les unes comme les autres partagent un caractère à la fois spectaculaire et tragique et nous permettent de prendre un peu de hauteur et de recul: pendant la guerre civile espagnole, l’Europe entière avait suivi de près «l’odyssée» des biens culturels espagnols et, depuis quelques années maintenant, les dégâts patrimoniaux qu’entraînent les conflits dans les pays du Proche-Orient émeuvent la planète entière.

Musée d'art et d'histoire, mai 1939, montage de l'exposition Les Chefs-d'oeuvre du Prado Deux techniciens transportent un portrait d'homme d'El Greco.

Musée d’art et d’histoire, mai 1939, montage de l’exposition Les Chefs-d’oeuvre du Prado
Deux techniciens transportent un portrait d’homme d’El Greco

Berceau du droit international, haut lieu du commerce mondial, Genève accueille sur sa rive droite le siège des Nations-Unies et sur sa rive gauche, les Ports-Francs. Le Musée d’art et d’histoire ne peut échapper à son destin géographique: à deux reprises déjà, il a accueilli des œuvres en provenance de ces deux sites. Dès lors, celles-ci méritent toute notre attention. En survivant aux guerres et aux pillages, elles sont devenues des témoins particuliers, susceptibles de raconter une nouvelle histoire de l’art intimement liée aux rapports ambivalents que nous entretenons avec le patrimoine. À n’en pas douter, cette histoire singulière a commencé à s’écrire ici au Musée d’art et d’histoire en 1939, s’est poursuivie en 1989, en 2007 et en 2011, et s’écrit encore aujourd’hui en 2017.

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l Catégorie: Blog, Vie du Musée.

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