Le couple selon Pedro Meylan

Vision classique de l’amour par le sculpteur genevois

Pedro Meylan a l’honneur d’avoir une rue à son nom à Genève, témoignage de sa popularité dans les cercles artistiques et littéraires de son vivant. Mais il est inutile de le chercher dans les ouvrages de référence habituels: ni le Künstlerlexikon der Schweiz XX. Jahrhundert, ni le Dictionnaire des artistes suisses contemporains ne le mentionnent et le Bénézit ne lui consacre qu’une phrase: «né à Buenos Aires en 1890, mort à Genève en 1954, sculpteur de bustes.» L’historiographie officielle n’a pas tenu à consacrer trop d’importance à cet artiste, dont le Musée d’art et d’histoire conserve cependant un ravissant petit relief, le Couple vu de dos.

Débuts classiques

Sa ville natale de Buenos Aires ne semble guère lui avoir laissé plus de traces qu’un prénom exotique. En effet, la famille Meylan – un père d’origine vaudoise, ingénieur et architecte, et une mère suisse-allemande – a très vite quitté la capitale argentine pour s’installer en Silésie. Une vocation de sculpteur conduit le jeune homme vers une formation dans une école d’art, à Genève puis à Munich. D’où il ressort profondément marqué par son professeur, Adolf Hildebrand (1847-1921), qui cherche à s’exprimer dans un langage inspiré de l’antiquité grecque. Imprégné de ce classicisme, Pedro Meylan participe, sans succès, au Concours pour le Monument aux soldats morts au service de la patrie à Genève, en 1920.

Pedro Meylan Couple vu de dos, 1920. Plâtre blanc, 23,2 x 12 cm ©MAH, photo : B. Jacot-Descombes, inv. 1986-60

Pedro Meylan Couple vu de dos, 1920. Plâtre blanc, 23,2 x 12 cm
©MAH, photo : B. Jacot-Descombes, inv. 1986-60

Empreinte d’une harmonie idéale et intemporelle, cette quête des formes classiques se retrouve dans un petit relief de la même année, représentant un couple tendrement enlacé – lointain souvenir du Baiser d’Auguste Rodin ou du tableau du même nom d’Edvard Munch.

Le Couple vu de dos

Ce tout petit modèle en plâtre, qui se trouve dans les réserves du Musée d’art et d’histoire, est une version réduite de l’original en pierre grandeur nature, qui se trouve au Cimetière de Saint-Georges à Genève. Le couple y orne la tombe du fils de Ferdinand Hodler, Hector Hodler (1887-1920), à la demande de sa veuve Émilie Hodler-Ruch.

Pedro Meylan, Couple vu de dos, 1920. Emplacement: Tombe d’Hector Hodler, Cimetière de Saint-Georges, Genève ©MAH, photo : F. Bevilacqua

Pedro Meylan, Couple vu de dos, 1920. Emplacement: Tombe d’Hector Hodler, Cimetière de Saint-Georges, Genève
©MAH, photo : F. Bevilacqua

Mais l’œuvre peut être aussi admirée ailleurs à Genève sous la forme, par exemple, de moulages en béton coulé: au 5 de la Ruelle des Templiers, où le couple s’élance sur deux mètres, entouré d’un cadre en bois de couleur ébène, ou encore sur la façade d’une villa à Corsier. Les conditions de ces commandes restent à éclaircir, tout comme la multiplication de ce motif dans les foyers genevois. Jean-Claude Mayor, journaliste, après avoir fait une petite enquête, écrit ainsi : «On me parla de ce couple, qui existait dans toutes les dimensions et dans toutes les matières. Il y en avait de grandes reproductions en plâtre et de petites en or […]. On en trouvait sous forme de presse-papier, de chaton de bague, avec ou sans signature.» (1)

Pedro Meylan, Couple vu de dos. Emplacement: Ruelle des Templiers 5, Genève ©MAH, photo : F. Bevilacqua

Pedro Meylan, Couple vu de dos. Emplacement: Ruelle des Templiers 5, Genève
©MAH, photo : F. Bevilacqua

Virage vers le réalisme

Vers 1925, Pedro Meylan prend ses distances aussi bien avec ses débuts classiques qu’avec le style alors bien implanté à Genève – un style caractérisé par sa monumentalité et sa pesanteur, et dont le représentant omniprésent est James Vibert (1872-1942), fortement marqué par Ferdinand Hodler. Meylan se tourne alors vers une expression exubérante, tourmentée et réaliste, proche de celle de Jules Dalou, de Jean-Baptiste Carpeaux ou d’Auguste Rodin. Et il se confine au seul domaine des bustes. Si les organisations internationales et leur cortège de personnages politiques lui fournissent une clientèle nombreuse, Meylan réalise aussi les portraits d’intellectuels, de poètes et d’artistes, tel ce buste de son ami Julius Flegenheimer.

Pedro Meylan, Portrait de l’architecte Julien Flegenheimer, 1935. Bronze, 40,5 x 29,2 cm ©MAH, photo: Gad Borel- Boissonnas, inv. 1976-357

Pedro Meylan, Portrait de l’architecte Julien Flegenheimer, 1935. Bronze, 40,5 x 29,2 cm
©MAH, photo: Gad Borel- Boissonnas, inv. 1976-357

 

(1) Pedro Meylan 1890-1954, Album publié à l’occasion d’une exposition rétrospective à la Ferme-de-la-Chapelle, 1988, p. 7)

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