Le colosse carougeois

Une amitié solide comme un roc

Durant l’été 1915, Ferdinand Hodler part en cure à Néris-les-Bains dans l’Allier, petite ville d’eau proche de Vichy. Officiellement, il va y soigner ses rhumatismes. En réalité, il souffre d’asthme, rattrapé par la faiblesse de poitrine familiale en ces temps de deuil: en janvier, il a perdu Valentine, son grand amour dont il a peint inlassablement la maladie, l’agonie puis la mort.

Son ami le sculpteur James Vibert l’accompagne. Avec son frère Félix, commissaire de police de son état, il fait partie des proches du peintre. De vingt ans le cadet de Hodler, Vibert est professeur à l’école des beaux-arts de Genève. Dans sa jeunesse, il a découvert les poètes symbolistes à Paris, où il a travaillé dans l’atelier de Rodin, et se lie tout naturellement avec le peintre dans les milieux symbolistes genevois en 1907. Cette année-là, Hodler fait pour la première fois le portrait du colosse roux.

La cure de Néris n’empêche pas Hodler de travailler. Il y réalise, entre autres, ce tableau de Vibert. Loin des poses frontales qui permettent à Hodler d’appliquer au portrait les règles strictes du parallélisme, le sujet est représenté de trois quarts, inscrit dans un triangle massif qui lui donne l’assise, la puissance et l’élévation d’une montagne.

Le traitement du costume d’un gris minéral renforce l’impression que l’homme est taillé dans la roche. Le sculpteur se fait matière sous le pinceau de son ami.

Ferdinand Hodler, Portrait de James Vibert, 1915 © MAH Genève, photo: M. Aeschimann, inv.1927-3

Pour Hodler, un portrait se doit d’être ressemblant, d’être «le rappel absolu de la personne que l’on représente». Dans le cas présent, le portrait ressemble à Vibert et à son oeuvre. Le sculpteur a la prestance massive de l’un des Confédérés dans Le Serment des trois Suisses, groupe qu’il exécute en 1914 pour orner la cage d’escalier du Palais fédéral.

Si le sculpteur et ferronnier de formation fait dans l’excès à l’échelle monumentale, le modeleur en lui est capable d’une délicatesse insoupçonnée. Mais c’est en amitié que Vibert constitue le plus solide des rocs. Sa fidélité est sans faille. Parmi les premiers, il marche derrière le corbillard qui transporte Hodler jusqu’au cimetière de Saint-Georges. Vingt ans plus tard, après la cérémonie commémorative qui réunit la veuve de Hodler, le comité de la Société des peintres, sculpteurs et architectes suisses et plusieurs membres de la section genevoise, il accueille la compagnie pour le déjeuner, chez lui, à Carouge.

Texte tiré de l’ouvrage Hodler, lignes de vie par Isabelle Burkhalter, série « Promenades », Musée d’art et d’histoire, 2018.
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