Le chocolat et les arts IV

La politique du chocolat

Le chocolat, comme sujet et matière, a la particularité de créer un lien fort entre l’art et la société. Que ce soit en tant qu’illustration de nouveaux plaisirs gustatifs et sensuels, sous la forme de souvenirs d’enfance ou en guise de memento mori. Cette proximité avec la vie lui confère également une puissante charge politique, comme en témoigne une œuvre originale de la collection du MAH.

La politique du chocolat

Le chocolat, comme sujet et matière, a la particularité de créer un lien fort entre l’art et la société. Que ce soit en tant qu’illustration de nouveaux plaisirs gustatifs et sensuels, sous la forme de souvenirs d’enfance ou en guise de memento mori. Cette proximité avec la vie lui confère également une puissante charge politique, comme en témoigne une œuvre originale de la collection du MAH.

Un mannequin à croquer

Dans sa pratique, l’artiste américain Kelley Walker (né en 1969 à Columbus (Géorgie), vit et travaille à New York City) utilise l’appropriation, une technique artistique qui prend comme matériel des images ou des œuvres préexistantes. Walker modifie ces images, parfois iconiques, pour en souligner des aspects particuliers liés à la culture et à la politique américaine. Il fait aussi souvent référence à des mouvements artistiques tels que le pop art, l’expressionnisme abstrait ou, de manière autoréférentielle, à l’appropriation elle-même. En faisant cela, il questionne les catégories d’auteur, d’originalité et d’authenticité. En 2010, il réalise une édition pour la revue Parkett, collectionnée par la Bibliothèque d’art et d’archéologie, qui n’est pas sans rappeler l’autoportrait en chocolat de Dieter Roth (fig. 1). Comme chez ce dernier, il s’agit d’une série dont chaque sculpture est différente. Walker ne joue pas sur le temps pour différencier ses œuvres, mais sur le type de chocolat utilisé: noir, blanc ou au lait. Ainsi, chaque tête à une couleur différente, faisant référence à la grande variété des complexions – l’exemplaire que possède le MAH est en chocolat blanc.

En tant que portrait qui n’en n’est pas vraiment un, l’édition de Walker fonctionne également comme une réflexion sur l’image et le statut de l’artiste. Là où Roth jouait sur l’idée de véracité du portrait artistique, Walker en examine la fonction auratique. L’aspect générique des traits du visage moulé par Walker le fait plus ressembler à un mannequin qu’à un portrait ou un autoportrait. Cependant, en ajoutant à chaque sculpture une casquette des New York Yankees qu’il a lui-même portée, il les transforme en des sortes de reliquaire. En effet, sur la plupart des photos ou des vidéos représentant l’artiste, celui-ci arbore un couvre-chef orné du logo de l’équipe de baseball. C’est un signe visuel propre à l’artiste telles les marinières de Picasso ou les lunettes rondes de Hockney. Walker brouille encore un peu la lecture de son édition en utilisant un moule dont la charnière se trouve au centre du côté gauche de la face. Il en résulte que la barbe se formant à la jointure des deux pièces du moule, que l’artiste laisse volontairement, crée une balafre plus ou moins proéminente selon les sculptures. La signification de cette cicatrice qui, vu son emplacement, pourrait faire penser à une larme, reste mystérieuse, au-delà d’un rappel du caractère fabriqué de l’image. Est-ce un signe de la fracture de l’individu américain? De celle de l’artiste? Une indication de superficialité de la couleur de peau et donc de la construction de la notion de race? Comme souvent chez cet artiste, les œuvres sont visuellement complexes et compliquées à décoder.

Fig. 1 Kelley Walker (1969*), Sans titre, 2010. Éditeur: Parkett Verlag (Édition pour le magazine Parkett no. 87). Moulage de différentes matières (chocolat, pâte à papier, résine) et casquette portée par l’artiste. Dimensions: 30 x 17,5 x 26 cm. Éd. 14/35, accompagnée d’un certificat signé et numéroté. ©MAH, E 2011-2910

Black Star Press

L’édition de Parkett n’est pas la première œuvre dans laquelle Walker utilise le chocolat pour symboliser la question de la race. Au début des années 2000, il crée une série d’œuvres connue sous le nom de Black Star Press project. Il s’agit de toiles reproduisant des photographies de répressions policières prises par Charles Moore en 1963 lors des manifestations pacifiques à Birmingham (Alabama). Ces images, publiées dans le magazine Life, contribuèrent à une nouvelle prise de conscience des violences dont étaient victimes les Noirs dans le Sud des États-Unis, en particulier dans des villes comme Birmingham où la ségrégation était particulièrement rigoureuse. Leur médiatisation, aux États-Unis et à l’étranger, joua un rôle important dans le ralliement de l’opinion publique en faveur du mouvement afro-américain pour les droits civiques. L’année même, Andy Warhol se les approprie et en tire une série de dix tableaux connue sous le nom, erroné, de Race Riot. S’il se défend d’adopter dans ses œuvres un point de vue politique, Warhol est intéressé par la récurrence de ces images dans les médias et par l’effet anesthésiant de l’hyper-circulation des représentations de l’horreur.

L’attrait de Walker pour la culture africaine américaine et ses réflexions sur le recyclage des images l’amène à son tour à s’approprier les photographies de Moore. Dans la série des Black Star Press, Walker soumet les images, imprimées sur des toiles de grandes dimensions, à des rotations de 90 ou 180 degrés et/ou les colore en rouge. Il les macule ensuite de traces de chocolat – blanc, noir ou au lait – sérigraphiées à la manière d’un dripping de Pollock (fig 2).

Fig 2. Vue de l’exposition Kelley Walker, MAMCO, Genève, 2017. Courtoisie MAMCO Genève, l’artiste et Paula Cooper Gallery, New York. Photo : Annik Wetter

Des images problématiques

Toujours dans ce numéro de Parkett de 2010, figure une analyse très fine de l’artiste Glenn Ligon. En effet, durant la première décennie des années 2000, l’iconographie de Walker, qui utilise alors fréquemment des photographies d’Africains Américains parues dans les médias, suscite parfois l’étonnement quant au fait que l’artiste soit blanc, mais le plus souvent elle n’engendre que peu de discours académiques ou autres. Or, les consciences ont changé ces dernières années et l’utilisation par des artistes blancs d’images représentant la souffrance des Noirs américains ainsi que les violences faites à leur endroit est aujourd’hui plus problématique. Première exposition personnelle de Walker dans un musée américain, Direct Drive au Contemporary Art Museum de Saint Louis (Missouri), en 2016, s’est ouverte dans un climat de tensions raciales exacerbées par la mort du jeune Michael Brown abattu par un policier à Ferguson en 2014. Les importantes manifestations qui suivirent, pendant plus d’un an, dénonçaient le racisme systémique et la force excessive utilisée par la police contre les Africains Américains. Dans ces circonstances, certains employés du musée sont allés jusqu’à demander la fermeture de l’exposition. Pour eux, montrer des toiles comme Black Star Press illustrait le manque de sensibilité du musée au contexte local et à la nature des relations raciales aux États-Unis. Pour répondre à ces critiques, le musée changea l’accrochage de l’exposition de manière à pouvoir avertir les visiteurs du potentiel traumatique de certaines toiles. Kelley Walker, ayant eu de la peine à expliquer le choix du contenu et les processus de création de ses œuvres au cours d’un débat organisé dans le cadre de l’exposition, exacerba les accusations d’insensibilité. Il s’est vu forcé de répondre dans une déclaration.

La grande versatilité matérielle du chocolat ainsi que son fort potentiel évocateur en font, encore aujourd’hui, un élément inspirant pour les artistes. Grâce à la riche collection du MAH, nous avons pu survoler l’histoire de l’utilisation de cet aliment pour aborder les sujets les plus légers comme les plus graves. En cette période de fête, peut-être regarderez-vous de manière différente les pralinés que vous vous apprêtez à déguster?

 

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