"La Vie humaine", 1895-1896
Charles-Albert Angst (1875–1965), auteur
© MAH, photo: Flora Bevilacqua

« La Vie humaine » de Carl Angst

Un chef-d’œuvre symboliste en bois sculpté

Un singulier meuble-secrétaire, au titre à la fois symboliste et évocateur, La Vie humaine, a été exécuté en 1895-1896 par le sculpteur genevois Carl Angst, alors tout juste âgé de vingt ans et fraîchement diplômé de l’École des arts industriels de Genève. Il s’agit, selon toute vraisemblance, d’un travail de maîtrise dont le fruit est présenté à Genève en 1896 à l’occasion de l’Exposition nationale suisse – assurant à son auteur sa première récompense –, puis également l’année suivante à Paris, à la Société nationale des beaux-arts.

La Vie humaine, 1895-1896 Charles-Albert Angst (1875–1965) © MAH, photo: Flora Bevilacqua

L’admiration que suscite alors cette «œuvre superbe de composition et d’exécution», selon le Compte rendu de l’administration municipale de la Ville de Genève pendant l’année 1999, se justifie par le décor symboliste, véritable prouesse technique traitée en bas et haut-relief, qui orne la façade principale de cette pièce aux allures de meuble de sacristie. La superposition d’une tête d’enfant, d’un homme d’âge mûr et d’un crâne au registre inférieur évoque d’emblée le thème de l’homme soumis à la fuite du temps, le caractère éphémère de la vie humaine sur terre qui mène inexorablement à la mort. L’artiste s’est plu à développer, selon un rapport de dualité, les épisodes qu’il désigne comme «la jeunesse de la nature matinale» et «la fatigue du soir de la vie», traités dans les compartiments figurant des baies géminées, sculptés sur le ventail de l’armoire.

Chaque étape de cette chronologie fatale est énoncée explicitement par un titre, dont les lettres sinueuses accusent les lignes organiques propres au style Art Nouveau: La Vie humaine, Les Tourments de l’âme, Chant du matin, Chant du soir, Ironie de la vie. Ainsi la nature fragile de l’existence terrestre s’exhibe-t-elle de haut en bas et témoigne de la préoccupation philosophique qui anime le jeune Angst, à l’instar de Ferdinand Hodler et de nombreux artistes symbolistes.

La Vie humaine, 1895-1896 Charles-Albert Angst (1875–1965) © MAH, photo: Flora Bevilacqua

La Vie humaine, 1895-1896
Charles-Albert Angst (1875–1965)
© MAH, photo: Flora Bevilacqua

Des thèmes récurrents

Cette première réalisation en bois de noyer de pressoir réunit différents thèmes chers au sculpteur, qu’il s’ingéniera à traiter de manière récurrente au fil de sa carrière. Soucieux de sa lignée, les enfants seront ainsi l’objet de toute son attention et demeureront ses modèles de prédilection. À ces figures enfantines, Angst associe d’ailleurs souvent le thème du printemps, en référence au printemps de la vie. De même, il représentera maintes fois le motif de l’âge avancé, exprimé avec un fort réalisme, prenant notamment son père comme modèle de vieillard. L’artiste puise également copieusement dans les répertoires floral, végétal et animalier. L’émotion renouvelée que lui procure la nature, celle qui l’entoure et qu’il observe depuis sa tendre enfance, constitue, en effet, le fondement de son œuvre. Et de fait, chaque fleur, feuille ou insecte est appréhendé avec une profonde sensibilité et un sens aigu du détail. À ces motifs traités au naturel et d’une grande véracité, empruntés pour certains au répertoire ornemental de l’Art Nouveau, s’unit le thème du sacré. Chaque sujet est ainsi porteur d’une symbolique chrétienne, faisant de cette composition sculptée un véritable décor scripturaire.

La Vie humaine, 1895-1896 Charles-Albert Angst (1875–1965) © MAH, photo: Flora Bevilacqua

La Vie humaine, 1895-1896
Charles-Albert Angst (1875–1965)
© MAH, photo: Flora Bevilacqua

Carl Angst offre donc avec ce meuble la réalisation d’une œuvre pensée, construite avec un goût et une habileté qui confinent à la maîtrise. Une œuvre qui se présente un peu comme une façade gothique dont on doit trouver le fil de la lecture. D’ailleurs, l’artiste n’a pas signé son œuvre, se comparant peut-être, par ce geste, aux sculpteurs de cathédrales qui travaillaient leur matière avec un respect quasi religieux et qui, demeurant anonymes par humilité, remplaçaient leur signature par des fleurs, des têtes, ou d’autres motifs sculptés.

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