La tête dans les nuages

Quand Ferdinand Hodler équilibre ses paysages avec de simples nuages…

Qui n’a jamais observé les nuages, couché dans l’herbe? Qui ne s’est jamais plu à lire dans les cumulus les figures les plus folles? Supports de rêve, stimuli pour l’imagination, les nuages jouent un rôle particulier dans la peinture de paysage d’un très grand artiste suisse, Ferdinand Hodler. Cumulus au-dessus du Lac de Thoune, stratocumulus tournant en brouillard d’où s’échappe le sommet de la Jungfrau, cumulonimbus au-dessus du Lac Léman…

La substance de la nature

À la suite du succès de l’exposition d’Hodler au Palais de la Sécession à Vienne en 1904, le Genevois d’adoption accède enfin à une certaine aisance financière. Le voilà libre de ne plus répondre aux commandes incessantes pour survivre. Depuis son enfance, Hodler, comme il le confiera lui-même, est véritablement épris de ce qu’il appelle la «substance de la nature»; rien d’étonnant à ce qu’il se consacre alors au paysage. Il a désormais le temps de voyager, de se rendre régulièrement dans l’Oberland bernois, d’aller à Thoune ou plus près de Genève, aux abords du Salève et dans les Alpes savoyardes. Il y fait moisson de dessins et réalise ensuite les peintures de paysages dans son atelier, dans lesquels les nuages tiennent souvent un rôle particulier.

Nuages, rythme et symétrie

Deux toiles portent le titre de Lac de Thoune aux reflets symétriques, datées respectivement de 1905 et 1909. Elles regroupent toutes les composantes chères à Hodler et ont sensiblement le même point de vue, pris depuis la rive. Leur palette de couleurs est très réduite, un camaïeu de bleu où s’invitent des traces rouges foncées dans la roche et, dans la version de 1905, où s’insinue un peu de vert sur l’herbe de la rive et dans les reflets de l’eau. Et elles portent toutes les deux fort bien leur titre «aux reflets symétriques». En effet, le paysage est construit sur une double symétrie axiale. Verticale d’une part, avec la répétition des montagnes triangulaires, et horizontale d’autre part, grâce aux reflets sur l’eau. Mais dans le premier tableau, la silhouette des montagnes ondule sous l’effet de l’eau un peu agitée, tandis que dans le second, les eaux parfaitement calmes font œuvre de miroir dans lequel se reflète l’exact tracé des contours, y compris la ligne d’horizon. Paradoxalement, les lignes très marquées dans le premier sont beaucoup plus fondues dans le second.

Ferdinand Hodler, Le Lac de Thoune aux reflets symétriques, 1905. Huile sur toile, 80,2 x 100cm  ©MAH, photo : B. Jacot-Descombes

Ferdinand Hodler, Le Lac de Thoune aux reflets symétriques, 1905. Huile sur toile, 80,2 x 100cm
©MAH, photo : B. Jacot-Descombes

La différence la plus nette réside dans le sujet qui nous intéresse particulièrement: les nuages. D’un côté, des nuées isolés mais rapprochées, dessinant une ligne légèrement arrondie; de l’autre, une bande compacte dans le ciel, suspendue à chaque extrémité par-dessus deux autres petits nuages accrochés derrière le sommet des montagnes.

Dans la version de 1905, des zones plus claires sur la surface des montagnes et de l’eau semblent en constituer le pâle reflet. Dans celle de 1909, leur reflet blanc et limpide vient renforcer la symétrie, au point que ce «rivage de nuages» se substitue à la rive herbeuse de 1905. La perfection de la double symétrie axiale, la palette quasi similaire entre la réalité et son reflet, donnent une dimension fortement onirique à ce paysage, voire abstraite. Et ce malgré le rendu topographique parfaitement identifiable, les quelques traces rouges et noires soulignant la minéralité des massifs montagneux et la vie de l’autre rive, ses arbres et ses maisons, esquissés par quelque touches noires.

Ferdinand Hodler, Le Lac de Thoune aux reflets symétriques, 1909. Huile sur toile, 67,3 x 92cm  ©MAH, photo : B. Jacot-Descombes

Ferdinand Hodler, Le Lac de Thoune aux reflets symétriques, 1909. Huile sur toile, 67,3 x 92cm
©MAH, photo : B. Jacot-Descombes

En 1905, en revanche, le clapot de l’eau rend les traces de vie sur l’autre rive moins «empâtées» et la symétrie moins systématique. Les degrés pyramidaux créés par les vagues, la répartition des touches blanches et bleues zébrant la surface de l’eau, instaurent un rythme par phénomène de répétition. Un rythme auquel font échos les nuages, qui ponctuent de leur formes variées le dégradé du ciel.

Rythmes et symétries sont deux manifestations de la recherche formelle d’Hodler qui combine respect des données topographiques et représentation idéale. Hodler désignait par le terme de «parallélisme» cette succession réitérée, mais jamais identique, de lignes, de mouvements mais aussi de sommets ou encore de nuages qui définissent le caractère d’un paysage et, en même temps, les sensations que celui-ci fait naître chez le spectateur.

Nuages et Tout

Dans Le Lac Léman vu de Chexbres, peint vers 1905, on retrouve cette stylisation sous une forme bien particulière. L’artiste a peint plusieurs vues du Léman, depuis Chexbres ou depuis Caux, qui toutes présentent une même organisation: une courbe concave formée par la terre, à laquelle fait écho une courbe convexe dans le ciel, semblable à un couvercle, le tout ceignant le lac.

Ici, c’est le reflet du nuage qui constitue en réalité l’arrondi, car la côte est relativement plate. La matière picturale des nuages est la même, dans le ciel comme sur l’eau. La zone terre et la zone ciel se confondent ainsi, soulignant le Tout que constitue la Création. Hodler considère que Dieu est toute chose et que l’art du paysage doit transmettre ce sentiment.

Ferdinand Hodler, Le Lac Léman vu de Chexbres, vers 1905. Huile sur toile, 80 x 100cm  ©MAH, photo : A. Siza

Ferdinand Hodler, Le Lac Léman vu de Chexbres, vers 1905. Huile sur toile, 80 x 100cm
©MAH, photo : A. Siza

Enfin, la surface du lac est opaque, tandis que les vues du lac de Thoune font preuve d’une recherche de l’effet de transparence. Les aplats de couleurs, l’absence de perspective et ces reflets traités comme de la matière font presque disparaître le paysage au profit du décor, voire du décoratif. Paradoxalement, les traces d’urbanisation sont nettes et réalistes et les petites maisons parfaitement identifiables, empêchant le tableau de tomber dans le domaine de l’abstrait.

Nuages et cygnes

Cette tendance à l’abstraction se manifestera toujours plus dans les œuvres tardives. Les compositions d’Hodler se caractérisent désormais par l’absence de figure humaine et, de manière générale, en réaction au positivisme de son siècle, par un refus de la civilisation. Pour exemple, cette Rade de Genève et le Mont-Blanc à l’aube datée de 1918, l’année du décès du peintre.

Malade des poumons, incapable de se déplacer, Hodler représentera le paysage vu depuis sa fenêtre à de nombreuses reprises, à différentes heures du jour, sous différentes luminosités. Les lignes ceignant les formes ont complètement disparu au profit des seules couleurs. Toute trace d’urbanisation est évacuée, à défaut d’une bande bleue plus foncée qui paraît se fondre dans le bleu des montagnes contrastant avec le jaune orangé du ciel. La symétrie n’est plus de mise; reste le parallélisme, horizontal ici, la composition se lisant en lignes successives. Rapports entre lumière et couleurs sont redéfinis.

Ferdinand Hodler, Rade de Genève et le Mont-Blanc à l’aube, 1918. Huile sur toile, 77 x 152,2cm  ©MAH, photo : A. Siza

Ferdinand Hodler, Rade de Genève et le Mont-Blanc à l’aube, 1918. Huile sur toile, 77 x 152,2cm
©MAH, photo : A. Siza

Et les nuages, dans tout ça? Lignes sinusoïdales ou hachures, doublées à gauche par une seconde ligne, épaisse et lisse… Leur répondent au bas du tableau les traces bleues dans l’eau, figurant son mouvement, et ces cygnes, à peine esquissés et pourtant parfaitement identifiables… Cygnes qui ont changé de place comme en témoignent les repeints visibles. Cygnes avec c qui se font signes avec s, évoquant des notes de musique sur une portée. Encore une fois, le rôle des nuages est de donner un rythme, une oscillation continue doublée d’un trait court que viennent ponctuer les signes/cygnes.

La jeune fille dans les nuages

Pour finir, observons une autre typologie de paysage hodlérien: le portrait de montagne. Une montagne, donc un paysage. Un paysage au format «portrait». Et pas n’importe quelle montagne; la Jeune fille, autrement dit la Jungfrau qui, aux côtés du Mönch et de l’Eiger, forme ces sommets de l’Oberland souvent peints par l’artiste originaire de la région.

Ferdinand Hodler, La Jungfrau dans le brouillard, 1908. Huile sur toile, 92 x 67,7cm ©MAH, photo : N. Sabato

Ferdinand Hodler, La Jungfrau dans le brouillard, 1908. Huile sur toile, 92 x 67,7cm
©MAH, photo : N. Sabato

Sommes-nous à ses pieds ou avons-nous pris notre envol pour la regarder dans les yeux? Nous sentons-nous tout petit ou sur un pied d’égalité avec elle? Elle est imposante et pourtant seul son sommet est visible… Elle est toute petite au fond, occupant moins du tiers supérieur du tableau. Cette Jungfrau est-elle vraiment dans le brouillard, comme l’indique son titre? Ne sort-elle pas simplement sa tête des nuages? Est-elle du ciel ou de la terre? À quel monde appartient-elle? Est-elle une émanation des nuages? Des gouttes d’eau gelées en suspension peuvent-elles générer de la roche? Et dans ces nuages, ne devine-t-on pas, une sirène aux longs cheveux dont la queue de poisson remonte? Et dans l’espace entre sa tête et sa queue, ne voit-on pas aussi, un petit dragon?

Ayez une petite pensée pour Ferdinand Hodler la prochaine fois que vous lèverez le nez au ciel!

 

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