Hugues Bovy, Médaille Chauvet, exemplaire unique en or offerte à Michel Chauvet, Genève, 1884. Or, 173,50g, diam. 68mm ©MAH, photo: B. Jacot-Descombes, inv. CdN 2015-34

La médaille Chauvet

L’histoire d’un don, aujourd’hui exposé à la Maison Tavel

Origène d’Alexandrie, un des plus grand philosophes de la chrétienté, disait que ce qui distingue l’Écriture sainte de tout autre texte écrit est de posséder un sens spirituel, outre sa valeur littérale. Les pères et les docteurs de l’Église du Moyen Âge prêtèrent une grande attention à cette distinction et arrivèrent à trouver dans le texte biblique trois autres clés de lecture spirituelles. Le dominicain Augustin le Danois (mort en 1285) résumait ainsi les quatre clés:

«Littera gesta docet,                                                    
Quid credas allegoria,
Moralis quid agas,
quo tendas anagogia.»

«La lettre renseigne sur les faits,
l’allégorie dit ce qu’il faut croire,
[le sens] moral [du texte] dirige nos actions,
le sens anagogique [celui qui montre la direction ascendante] vers où il faut s’efforcer d’aller.»

La médaille a ceci en commun avec le texte sacré vu par les interprètes du Moyen Âge: pour bien la lire et bien l’appréhender, il faut plusieurs clés de lecture, qui permettent de recomposer une unité plus riche.

Cela est manifeste quand on se penche sur le don précieux que la Ville de Genève vient de recevoir. La médaille Chauvet a été créée afin que les autorités genevoises puissent manifester leur reconnaissance à Michel Chauvet. Conseiller d’État très apprécié de 1867 à 1885, il venait d’offrir une collection de monnaies à la Ville (que l’on peut estimer aujourd’hui à quelque 2 millions et demi de francs suisses). Le message sous-entendu dans ce geste: «Voilà ce que vous avez contribué à faire de Genève, c’est votre Ville. Merci.» C’est le côté officiel de la médaille qui correspond, si l’on veut, à la valeur littérale du texte biblique!

 

Hugues Bovy, Médaille Chauvet, exemplaire unique en or offert à Michel Chauvet, Genève, 1884. Or, 173,50g, diam. 68mm ©MAH, photo: B.Jacot-Descombes, inv. CdN 2015-34

Hugues Bovy, Médaille Chauvet, exemplaire unique en or offert à Michel Chauvet, Genève, 1884. Or, 173,50g, diam. 68mm ©MAH, photo: B.Jacot-Descombes, inv. CdN 2015-34

Cette médaille acquiert ainsi une valeur particulière, quand on prend le temps de la considérer en utilisant plusieurs clés de lecture. Mais avant tout, et à part quelques membres de la famille Chauvet, il faut savourer la chance d’être parmi les premiers à la contempler, après plus de cent trente ans. Aujourd’hui, à la Maison Tavel, elle est là devant nous, un peu comme la Belle au bois dormant. Et, croyez-moi, elle ne se livre qu’à celui qui prend le temps de la regarder avec attention. Pour cela, mettez-vous bien en face de la vitrine.

Genève universelle

Vous serez d’abord frappé par une aura de raffinement, d’élégance, de richesse généreuse, mais réservée. Très genevois, cela… Vous y verrez aussi une Genève qui est la nôtre, et qui, en même temps, ne l’est plus. Pas étonnant, après tant d’années… Ce qui est familier, c’est le coup d’œil général. Parce qu’Hugues Bovy, l’artiste sculpteur et médailleur, élève de Barthélemy Menn et maître de modelage de Hodler, a su si bien capter l’air de cette Genève qui s’ouvre sur la Suisse et sur le monde à l’aube de la Belle Époque, après des siècles de repliement «obsidional» sur elle-même. Le décor de façades ouvert sur le lac resplendit sous un ciel lumineux, à peine souligné par quelques nuages qui marquent sans doute la fin d’un orage qui a nettoyé l’atmosphère, les Salèves à l’arrière-plan complétant ce cadre unique.1 Voilà pour le sens littéral.

Jean Dassier, médaille de récompense pour Isaac Thellusson, Genève, 1744. Argent, 110,16g, diam. 68,6mm ©MAH, photo: B. Jacot-Descombes, inv. CdN 002517

Jean Dassier, médaille de récompense pour Isaac Thellusson, Genève, 1744. Argent, 110,16g, diam. 68,6mm ©MAH, photo: B. Jacot-Descombes, inv. CdN 002517

Une valeur historique

Cette vue possède une longue histoire. Après les gravures du XVIe siècle, elle orne le revers d’une médaille frappée à Genève pour commémorer le centenaire de la Réforme, en 1635. Une Genève verticale, repliée sur elle-même, comme instable sur un perchoir. En 1735, Jean Dassier reprend cette vue aérienne mais Genève a pris une assise solide; elle s’est ancrée au bord du lac. Quelques années plus tard, il reprend le même sujet et en fait un chef d’œuvre: une médaille en or, sur commande du gouvernement de Genève, pour l’offrir à son ambassadeur Thellusson (d’après une estampe de Robert Gardelle de 1726). C’est à ce chef-d’œuvre que pense le conservateur du Cabinet des médailles de l’époque, Eugène Demole, quand il demande à Hugues Bovy «de s’inspirer de l’œuvre d’un maître, de la traduire dans un style plus moderne, tout en respectant ses caractères fondamentaux» pour réaliser la médaille Chauvet. Pari réussi, comme le souligne Demole dans son rapport, avec une vive satisfaction. Voici donc pour la valeur historique de la médaille.

Robert Gardelle, Vue de Genève prise de la rive gauche du lac, 1726. Gravure sur cuivre, trait carré 78 x 191mm ©Centre iconographique de la Ville de Genève, inv. 08P 55

Robert Gardelle, Vue de Genève prise de la rive gauche du lac, 1726. Gravure sur cuivre, trait carré 78 x 191mm ©Centre iconographique de la Ville de Genève, inv. 08P 55

 

Mais il y a encore les dessous de l’histoire! L’administration de l’époque voulait bien offrir une médaille à Michel Chauvet. Mais pas la médaille dont rêvait Eugène Demole. Alors celui-ci réunit un comité, dont les membres souscrivirent séance tenante cinq médailles en argent, dont le prix extravagant couvrait la création de l’œuvre par l’artiste et une partie de l’exécution de la médaille unique en or. Et voici pour le sens caché.

Aujourd’hui un cercle vertueux se ferme puisque les descendants de Michel Chauvet ont décidé que la médaille qui avait honoré leur aïeul revienne à la communauté au nom de laquelle elle avait été donnée. Don, anti-don et contre-don !

 

1 La barque filant vent arrière avec les voiles « en oreille » est une licence poétique de l’artiste, que les marins aguerris lui reprochèrent à l’époque.

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