John Martin, La chute de l'ange rebelle (illustration pour le Paradis Perdu de John Milton), 1824-1825. Manière noire, 250 x 350 mm (cuvette) ©MAH, inv. E 83-0122-001

La manière noire

Une technique singulière de gravure à retrouver dans les collections des MAH

La manière noire, connue également sous le terme mezzotinto, est une technique de gravure en creux (taille-douce) très particulière. Contrairement à la plupart des autres procédés, elle consiste en un passage du noir au blanc, ou de l’ombre à la lumière.

Avant de réaliser le motif d’après un modèle, le graveur commence par créer une surface piquetée très homogène sur une plaque de cuivre poli (la matrice de l’estampe). Pour obtenir ce fond régulier, il utilise différents outils comme la roulette ou le berceau, une lame d’acier épaisse et rayée, terminée en biseau et montée sur un manche en bois. Ce dernier a été inventé par le prince Rupert du Rhin, un artiste amateur germanique, et commercialisé par son assistant Wallerant Vaillant à Amsterdam au milieu du XVIIe siècle. Le graveur tient le berceau perpendiculaire à la plaque et le balance dans différentes directions, imprimant ainsi les dents de l’outil dans le métal. Cette opération permet d’obtenir une trame de grains très fins et rapprochés, qui, une fois imprimée sur le papier, donne un noir intense, profond et velouté qui constitue la base de la technique.

Wallerant Vaillant, Personnification de la peinture et du dessin, 1660-1675, manière noire. N° d’inv. E 2011-0024 MAH Genève.

Wallerant Vaillant, Personnification de la peinture et du dessin, 1660-1675
Manière noire, 260 x 331 mm (cuvette) ©MAH, inv. E 2011-0024

Une fois ce fond uniforme obtenu, le graveur exécute ensuite le motif à l’aide de grattoirs et de brunissoirs (instruments servant à polir le grain) afin d’obtenir des effets de lumière qui vont du noir au blanc en passant par toutes les différentes nuances de gris. Lorsque le dessin est achevé, l’encrage est réalisé très soigneusement avec un rouleau ou un chiffon, afin que tous les creux soient remplis d’encre. Les surfaces lisses sont essuyées avec un tampon en coton ou en soie afin de dégager les zones claires. La matrice est alors prête pour l’impression.

Un procédé très prisé dans l’Angleterre du XVIIIsiècle

Ce procédé de gravure est très à la mode à la fin du XVIIe et au XVIIIe siècle en Angleterre, si bien qu’il a été parfois appelé «manière anglaise». En France, Jacob Christoph Le Blon y introduit la couleur grâce à l’utilisation de plusieurs plaques (une par couleur). La manière noire permettant d’obtenir des effets d’ombres et de lumières très similaires à ceux de la peinture et du dessin, elle convient particulièrement à la représentation des chairs, des draperies et des natures mortes. D’où son succès pour la reproduction des tableaux à l’huile, notamment des portraits peints comme ceux que Edward Fischer a gravés d’après Sir Joshua Reynolds.

Edward Fischer d’après Joshua Reynolds, Portrait de Lady Elizabeth Keppel, 1762. Maanière noire, 592 x 363 mm ©MAH, inv. E 2015-0342

Edward Fischer d’après Joshua Reynolds, Portrait de Lady Elizabeth Keppel, 1762
Manière noire, 592 x 363 mm ©MAH, inv. E 2015-0342

Si elle a été employée, notamment par Richard Earlom, pour la copie de maîtres anciens, elle a également donné lieu à des œuvres originales d’une incroyable virtuosité. Ainsi, dans les années 1820, l’artiste romantique John Martin s’approprie la technique pour illustrer des sujets dont le caractère dramatique était alors très en vogue. Son interprétation du poème de John Milton Paradise Lost constitue un véritable un chef-d’œuvre de la gravure romantique.

John Martin, La chute de l'ange rebelle (illustration pour le Paradis Perdu de John Milton), 1824-1825. Manière noire, 250 x 350 mm (cuvette) ©MAH, inv. E 83-0122-001

John Martin, La chute de l’ange rebelle (illustration pour le Paradis Perdu de John Milton), 1824-1825
Manière noire, 250 x 350 mm (cuvette) ©MAH, inv. E 83-0122-001

La manière noire est une technique complexe, difficile à maîtriser et dont les matrices fragiles ne permettent d’imprimer qu’une centaine de bonnes épreuves; au-delà, l’usure se perçoit, et les nuances de tons perdent en subtilité. Malgré sa richesse d’effets et sa beauté, elle a été supplantée dès la fin du XVIIIe siècle par de nouveaux procédés comme la lithographie. À l’heure actuelle, elle reste toutefois utilisée par quelques artistes tels que Mario Avati ou Yozo Hamaguchi.

 

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