La justice à Genève (1/2)

Quatre siècles d’histoire pénale retracés par les collections de la Maison Tavel

Les collections historiques des Musées d’art et d’histoire, dont une partie est exposée à la Maison Tavel, permettent d’aborder des événements marquants et des thèmes majeurs de l’histoire de Genève. On peut y découvrir des objets de la vie urbaine et quotidienne mis en contexte, ou observer le décryptage d’œuvres emblématiques d’un thème ou d’une période passée.

La justice est une institution bien connue des historiens genevois: son exercice est l’un des plus grands producteurs d’archives. Celles-ci, en grande partie conservées aux Archives d’État de Genève (dans l’ancien grenier de blé, puis Arsenal de la ville), en face de l’Hôtel de Ville et de la Maison Tavel, constituent un véritable eldorado pour les chercheurs et continuent de nourrir de nombreux travaux d’étudiants, d’historiens et de doctorants.

Si les objets exposés dans les collections des Musées d’art et d’histoire ne permettent pas une approche linéaire ou exhaustive de l’exercice de la justice dans la cité, leur lecture permet de comprendre les enjeux et les applications du système pénal de l’Ancien Régime, l’arrivée d’une nouvelle économie pénale nourrie par les théories des philosophes du Siècle des Lumières, puis la naissance de l’État moderne au XIXe siècle.

Quand la Réforme interdit la prostitution

Au rez-de-chaussée de la Maison Tavel, dans une salle dédiée au pouvoir et à la justice, deux mitres d’infamie témoignent de l’exercice de la justice au XVIe siècle à Genève quant aux affaires de mœurs. L’une d’elles montre un homme entouré de deux femmes aux gestes racoleurs. Elle a été peinte par Pierre Favre (1527-1567), à l’occasion d’un procès pour proxénétisme en 1546.

Mitre de la Reine des Filles publiques, XVIe siècle, Genève
Carton, polychromie recto et verso, 25 x 25 cm ©MAH, photo : inv. F 0025

Ces objets attestent du durcissement des pratiques en matière de mœurs à la suite de l’adoption de la Réforme à Genève en 1536. Jusqu’alors, la prostitution est autorisée et réglementée à Genève. Des maisons closes se tiennent notamment sur l’actuelle rue Étienne-Dumont, alors nommée explicitement rue des Belles-Filles. Un volet en bois retrouvé dans une cave des rues basses et présenté au premier étage de la Maison Tavel témoigne de l’existence de tels lieux; on avait eu soin de recouvrir d’une épaisse couche de plâtre cette représentation contraire aux mœurs de la Réformation. Deux personnages y sont reconnaissables, sculptés dans le bois; un homme mettant la main à sa bourse et une femme, munie d’une chandelle, et soulevant légèrement son jupon. Daté du XVe, peut-être même du XIVe siècle, ce volet servait d’enseigne à une maison close.

Volet-enseigne, vers 1500, Genève. Noyer sculpté
©MAH, inv. F 0088

Dès 1536, la prostitution sera interdite, et les Ordonnances de 1566 stipulent même que «l’entremetteur ou l’entremetteuse qui aura procuré une simple paillardise, sera mitré et fouetté publiquement et banni perpétuellement à peine de la vie». On retrouve dans ce châtiment les ingrédients caractéristiques de la justice de l’Ancien Régime: violence du corps, infamie et exemplarité. L’exécution des châtiments est publique pour intimider la foule et décupler l’humiliation du prévenu.

Une justice faisant appel à la violence

Dans la salle attenante, un tableau datant des années 1620 évoque l’Escalade de 1602. L’iconographie de cet événement a souvent favorisé, comme ici, la glorieuse bataille des Genevois contre les envahisseurs.

L’Escalade de Genève, 1602. Vue aux banderoles, v. 1620
Huile sur toile, 72 x 205 cm MAH, Y. Siza, inv. 011572

Pourtant, les sources témoignent d’un aspect moins reluisant du conflit, où le sort réservé aux prisonniers était représentatif du fonctionnement de la justice de cette époque: la violence exercée devait être proportionnelle à la gravité du délit. Ainsi, au lendemain de l’attaque, les treize prisonniers (dont le comte de Sonnaz, cousin germain du Duc de Savoie) sont jugés coupables d’effraction et condamnés à mort par pendaison. On les traite non comme des belligérants mais comme des voleurs nocturnes, la nuit étant une circonstance aggravante. Par ailleurs, on ne tient pas compte de leurs titres dans le mode d’exécution des peines – les nobles ayant généralement le privilège d’être décapités. À 14h30, la sentence est exécutée. Le soir même, les têtes des soixante-sept «Savoyards» (les treize prisonniers et cinquante-quatre cadavres de l’affrontement), prélevées au préalable sur les corps jetés dans le Rhône, seront exposées sur des pieux le long du boulevard de l’Oie.

Dans cet exemple encore, la violence s’ajoute à l’infamie et la volonté d’exemplarité.

Samuel de Rameru, Allégorie de la Justice, v. 1652
Huile sur toile, 131,5 x 193 cm ©MAH, inv. N 501

En 1652, Samuel de Rameru livre une peinture allégorique de la justice. Ce tableau sera exposé dans la Salle du Petit Conseil en 1664, organe dont dépend alors directement la justice, avant d’être enlevée lors des troubles politiques à Genève du XVIIIe siècle. Une jeune femme y est représentée, elle est vêtue d’une armure à l’antique et porte dans l’un de ses mains une épée et dans l’autre une balance. Sur l’épée, on peut lire «punition des méchants», l’un des rôles de la justice. Mais que dire de la balance, symbole d’équité et de juste mesure, dans une société sans séparation des pouvoirs?

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l Catégorie: Blog, Collections.

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