visite au musée

La couleur entre musique et peinture

Le musée est un lieu propice pour jeter des passerelles entre les arts, y compris dans les propositions d’accueil qui sont élaborées pour les écoles! En témoigne ce module du programme École&Culture, élaboré avec l’Ensemble Contrechamps, qui a permis de s’interroger sur le rôle de la couleur, en musique et en peinture.

C’est en marge du concert Klangfarbenmelodie II du 14 avril dernier, servi par les solistes de l’Ensemble Contrechamps lors du dimanche thématique consacré à la couleur, que cette idée a germé. Concoctée avec Sarah Mouquod, chargée de la pédagogie à Contrechamps, la proposition a permis à quatre classes de 4 à 6P d’appréhender une problématique artistique à travers des arts différents mais complémentaires.

Pour préparer la visite au musée, quelques pistes ont été proposées aux enseignants afin d’initier la réflexion en classe. Une fois au musée, la visite commence par un moment de discussion. Qu’est-ce que le Musée d’art et d’histoire et que va-t-on y faire? Le brainstorming permet de poser quelques notions importantes pour la suite: les couleurs ne font pas la peinture; il y aussi les formes et les traits, la composition ou la manière de disposer ces éléments sur la surface du tableau ainsi que la façon dont l’artiste utilise son pinceau – la touche – qui jouent un rôle important.

Attirer l’attention sur un détail

En parcourant les salles, nous nous arrêtons devant une première œuvre. Par le jeu des questions et des réponses, nous tirons le maximum de notre observation: on voit la mer agitée, des rochers, un ciel nuageux, des personnages, un bateau, des vagues, de l’écume… C’est un paysage, une marine… Des bleus, des vert-bleus, des gris-bruns, des gris-bleus… les couleurs sont toutes un peu mêlées de gris. «Il va pleuvoir!» «C’est une tempête qui commence!»

« Marine. Paysage de bord de mer avec pêcheurs » de Jean-Louis Théodore Géricault (1791 – 1824), 1822 ou 1823, dépôt d’une collection particulière, Zurich, Inv. BA 2007-14, photo: F. Bevilacqua

Une couleur tranche  particulièrement avec les autres: le rouge du bonnet du pêcheur accoudé à la barque. Avec un bonnet brun ou vert, on ne verrait pas cet homme. Il est là, face à la mer qui commence à se déchaîner, et on se raconte toute une histoire… Nous sommes tous d’accord: une mer miroitante, un ciel clair et lumineux ne produiraient pas du tout le même effet! Les couleurs contribuent donc à créer une ambiance.

Maintenant, à partir d’une histoire, imaginons des couleurs: c’est la nuit, un homme est brusquement tiré de son sommeil par l’apparition d’un fantôme. Il hurle de peur. Tous ceux qui vivent dans sa maison se précipitent à son chevet.

Le récit fait écarquiller les yeux et fuser les exclamations: il y aura du noir, du rouge et du blanc…. Mais bientôt, une curieuse musique nous attire dans une autre salle.

Créer une ambiance

Tomoko Akasaka, altiste, et Pierre-Stéphane Meugé, saxophoniste, jouent un passage de Rash d’Aperghis… Une ambiance musicale aussitôt associée au récit du fantôme: une porte qui grince, un souffle inquiétant, des gens qui courent… des instants mélodieux, d’autres saccadés et haletants.

Tomoko Akasaka et Pierre-Stéphane Meugé présentent leurs instruments. Ceux-ci sont difficilement identifiés par les enfants qui pensent d’abord violon et clarinette, avant de faire connaissance avec le grand frère plus grave et plus doux qu’est l’alto, et avec le saxophone ténor qui partage avec la clarinette le mode de production du son par la vibration de l’anche simple, mais dont la perce est conique et le corps métallique.

Sarah Mouquod évoque la notion de couleur en musique. Un exemple pour illustrer le propos: la même note est jouée à l’alto, puis au saxophone. Est-ce la même? Oui, mais elle sonne très différemment. C’est le «timbre», qu’on appelle aussi «couleur». Toujours la même note, avec un autre effet: archet poussé, archet tiré, pizzicato, vibrato. Souffle tenu et profond, court et sec, slap (claquement de l’anche)… autant de couleurs pour une même note.

Dans la salle, les enfants découvrent tout de suite le tableau illustrant le récit du fantôme dans lequel on retrouve les couleurs imaginées – du rouge, du noir et du blanc. On observe la lumière, l’effet de clair-obscur et l’on se met dans la peau des protagonistes, imaginant ce qu’ils pensent ou disent. La théâtralité de la scène frappe les esprits. Elle s’explique: Le Cardinal de Beaufort effrayé par l’apparition du fantôme du Duc de Gloucester est une scène tirée d’Henri VI de Shakespeare.

« Le Cardinal de Beaufort terrifié par l’apparition du Duc de Gloucester » de Johann Heinrich Füssli (1741 – 1825), 1808, © MAH, Inv. 1981-11, photo: B. Jacot-Descombes

Théâtre, peinture, musique: les liens entre les arts se tissent au fil du parcours.

Donner du rythme et du mouvement

L’étape suivante nous conduit devant l’Arbre de mai de Pieter II Bruegel. Les yeux sont de plus en plus affutés: palette délavée mais diversifiée, présence des touches de rouge intense qui guident l’œil au cœur de la scène en suivant la ronde des buveurs et des danseurs et qui créent le rythme et le mouvement sont vite repérées.

« Arbre de mai » de Pieter II Bruegel, ou Brueghel, dit le Jeune (1564 – 1638), vers 1620-1630, Inv. 1978-104, © MAH, photo: B. Jacot-Descombes

La fête n’est pas jugée très engageante: l’ivresse, les protagonistes qui se battent et les couleurs un peu «sales» évoquent plus la tristesse que la joie.

Rythme, mouvement, gamme de couleurs et nous voici à nouveau dans le domaine musical. Nous entendons une danse de Lassus, contemporaine du tableau, rythmée mais dépourvue de gaîté, sans solennité mais sans exubérance. Une danse qui pourrait accompagner les villageois autour de l’arbre de mai.

Nous nous interrogeons ensuite sur les possibilités musicales de reproduire les taches rouges du tableau. Tomoko Akasaka et Pierre-Stéphane Meugé improvisent alors une musique de danse. L’alto avec le pizzicato, le sax avec le slap distillent des marques identifiables marquant le rythme…

Nous avons vu l’importance des couleurs pour instaurer une atmosphère. Mais pourrait-on peindre une scène terrible, triste, violente avec des couleurs que l’on pourrait trouver dans une chambre de bébé? On convient que c’est possible, mais que ce serait bizarre…

Créer un décalage

La déambulation dans les salles continue. On s’arrête devant un paysage de vaporeuses collines vert pâle. Sans les protagonistes, on se trouverait dans un cadre apaisant et serein. Mais elles sont là, ces femmes nues, en déséquilibre, penchées tantôt vers l’avant, tantôt vers l’arrière, déchirant de leur doigts, jetant des pierres, perçant de bâtons épineux, un homme au sol. La diagonale de tension, la figure coupée à gauche: figuration et construction font ici l’atmosphère.

« Orphée dépecé par les Ménades » de Félix Édouard Vallotton (1865 – 1925), 1914, © MAH, Inv. BA 2001-26, photo: B. Jacot-Descombes

L’effet de décalage produit par les couleurs créent l’étrange. Mais pourquoi? demande finalement un enfant. Pour comprendre la scène, il faut lire le titre: Orphée dépecé par les Ménades. Au récit du mythe, on convient que, sans le titre donné par Félix Vallotton, il ne serait pas possible de reconnaître l’épisode.

De fait, l’artiste fait une allusion, mais nous raconte autre chose. En méditant sur cette histoire, nous écoutons Tomoko jouer un extrait d’une pièce de György Ligeti: douceur des couleurs, effets vaporeux de l’archet caressant les cordes, calme apparent faisant place peu à peu à l’inquiétude… les Ménades sont prêtes à entrer en scène.

Les enfants associent spontanément la musique au calme du paysage et identifient la tristesse et l’angoisse montante.

Voler la vedette au sujet

Avant de gagner notre dernière étape, nous regardons en passant Le Sommeil du même Vallotton. La dame, sur quoi dort-elle? Lit ou divan? Elle dort sur du bleu. Les coussins sont rouges, le livre est jaune. Voilà les couleurs primaires dont il a été question en classe….

« Le Sommeil » de Félix Édouard Vallotton (1865 – 1925), 1908, Inv. 1967-66, © MAH, photo: Y. Siza

Ici les couleurs, en grand aplats, volent presque la vedette au sujet. Et si maintenant nous imaginions un tableau où plus aucun élément ne serait reconnaissable? Quelle place prendrait la couleur? En musique aussi, on peut faire disparaître les éléments identifiables et prévisibles, composer une mélodie dont la note à suivre est impossible à anticiper.

Explosion de couleurs

Un nouvel extrait de Rash d’Aperghis est écouté. Les oreilles se bouchent sur la note aiguë et tenue, jouée par le saxophone. On se crispe quand ça «grince», on respire mieux quand soudain revient une mélodie qu’on pourrait chantonner, très vite dépassée par une rafale de notes dont on peine à dire quel instrument les joue tant elles s’enchevêtrent… Passée la première surprise, l’écoute est attentive et les mots mis sur la musique entendue précis et pertinents.

Les enfants sont invités à retrouver un tableau qui fonctionne sur le même principe que ce qu’ils viennent d’entendre. Des couleurs et des formes à profusion, des contrastes entre nuances complémentaires, du clair et du foncé, du chaud et du froid, des traits en diagonales associés aux coups d’archet, des lignes longues aux notes tenues…

« Sans titre » (Montrouge, « Le Chef-d’œuvre indifférent ») de Bram van Velde (1895–1981), 1951, Inv. 1996-0037, © MAH, photo: F. Bevilacqua

On voit un papillon, une louche, un œil. L’imagination galope, libérée de la contrainte de la figuration. «Comment s’appelle le tableau», demande un élève. Réponse: Sans titre… Plus besoin de titre pour raconter une histoire tout en couleur…

Ces visites colorées seront reprise dans le programme École&Culture pour l’année scolaire 2013-2014.

 

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l Catégorie: Blog, Pédagogie
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