détail du vase "Peau de serpent" de J. Dunand, © MAH, photo: M. Aeschimann, inv. M 876

Jean Dunand, charmeur de serpents

«Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?»
Racine (1639-1699), Andromaque (1667), acte V, scène 5

Si les serpents évoqués dans Andromaque incarnent le mal par excellence, ceux dont Jean Dunand a tiré avec constance sa matière véhiculent une connotation bien autrement positive.

Appliqués en relief sur des vases, des boîtes, des presse-papiers, traités isolément comme motifs décoratifs, en guise de plats, ou suggérant encore des décors d’écailles pour des plateaux et objets divers, les ophidiens ont copieusement inspiré l’artiste genevois qui a toujours nourri pour eux une véritable passion. Ainsi Dunand a mis en lumière cet animal de l’ombre, à l’étonnante morphologie, et dont les ondulations feront d’abord écho aux volutes naturalistes de l’Art nouveau, puis s’accommoderont avec grâce de la beauté épurée des créations Art déco.

Traiter le thème reptilien dans le métal relève du tour de force, et là réside toute la virtuosité de Jean Dunand. Alors qu’il se destine au métier de sculpteur, le jeune artiste découvre le procédé de la dinanderie aux côtés du chaudronnier genevois Jules Dannhauer et révèle d’emblée une grande dextérité. Cette expérience va en quelque sorte décider définitivement de sa vocation.

Curieux de toutes les techniques, Jean Dunand va dès lors anoblir ses créations de cuivre par l’adjonction de matières précieuses et ouvre ainsi la voie à un langage novateur et original. Cette juxtaposition de matériaux pauvres et riches qu’il exploite à foison – faisant bientôt de la dinanderie un art d’apparat – puise en fait ses racines dans la tradition nipponne. Les arts et les techniques extrême-orientaux fascinent en effet Dunand et explique sa prédilection pour les serpents, qui se confondent aisément avec les dragons épousant le galbe des bronzes chinois ou japonais. La peau même du reptile lui offre matière à des traitements inédits du métal, comme en témoigne le vase Peau de serpent de 1911 présenté au Musée d’art et d’histoire, et lui permet d’explorer bientôt un vocabulaire stylistique nouveau.

Jean Dunand, vase Peau de serpent, 1911, © MAH, photo: M. Aeschimann, inv. M 876

De fait, le réseau de lignes formé par les écailles, la beauté des taches et des marbrures, initialement traduits de façon naturaliste, va progressivement se styliser et aboutir à des formes plus strictes, propres au géométrisme de l’Art déco. À l’heure où le végétalisme ornemental est encore à l’honneur, Dunand s’affirme en véritable précurseur. Friand de tout ce qui fait peau, il va chercher à se faire initier au secret de l’art millénaire de la laque et l’associera de manière inédite à la dinanderie. Ses différentes expérimentations portant sur le rendu des textures, dont il explore toutes les ressources, font bel et bien de lui l’artiste phare de la dinanderie moderne – ou dunanderie, selon une boutade lancée en 1917.

Najas et pythons occupent pleinement l’imaginaire de Dunand, qui sait rendre compte de leurs différents comportements. Lui qui aime travailler d’après nature, n’a-t-il pas également, à l’instar d’un ocelot apprivoisé en provenance d’Amérique du Sud, hébergé chez lui des serpents? Du moins peut-on imaginer qu’il a observé ces derniers à la ménagerie du Jardin des plantes de Paris, ou aux zoos – de création récente dans la plupart des capitales européennes. Ces lieux connaissent alors une fréquentation accrue sous l’influence des expositions internationales et coloniales, qui marquent le triomphe de l’exotisme. Après les expositions coloniales de Marseille en 1922 et de Paris en 1931 – à laquelle participe activement Jean Dunand – l’Afrique devient un champ d’investigation fascinant pour tous les artistes, qui renouvellent alors leur répertoire ornemental: les grands fauves, les singes, les gazelles s’invitent dans les salons pour donner à voir un fabuleux bestiaire. Les reptiles font également partie du décor et connaissent leur heure de gloire, offrant à l’artiste l’occasion de traiter pleinement son thème de prédilection et de montrer son attachement fidèle à l’animal au corps sinueux.

Texte publié suite à l’Entretien du mercredi du 4 décembre présenté par Gaël Bonzon

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