Je brûle d’amour pour toi !

Le cadeau d’un amant à sa belle

Certaines trouvailles archéologiques ne retiennent pas le regard : leur aspect est simple, leur facture commune et le matériau qui les constitue modeste. Pourtant ces objets d’apparence banale sont à même de nous projeter dans l’intimité d’hommes et de femmes qui ont vécu il y a plus de 2000 ans. C’est le cas d’une petite fibule en bronze découverte dans la seconde moitié du XIXe siècle à Genève dans le quartier des Tranchées, sans doute à la faveur du nivellement de terrain nécessaire à la réalisation du nouveau plan d’urbanisation voulu par James Fazy.

Fibule en bronze étamé composée d’une plaque rectangulaire inscrite, surmontée d’une série de moulures comportant, avant le bouton terminal, un bulbe strié caractéristique, don H.-J. Gosse, 1868. Inv. C 191

Déclarer sa flamme au quotidien

Cette petite agrafe métallique est un objet du quotidien : c’est l’accessoire indispensable du vêtement gallo-romain drapé. Elle servait notamment à maintenir les pans du manteau. Sa forme bien reconnaissable (type Riha 5.15) permet de la dater entre la seconde moitié du Ier siècle et la seconde moitié du IIe siècle apr. J.-C. Il est possible qu’elle provienne d’une sépulture féminine.

La singularité de cette fibule réside dans la fine inscription réalisée en pointillé qui figure sur le replat de son arc. On y lit, sur trois lignes, les vers suivants :

VROR
AMOR
ETVO

Détail de la plaque rectangulaire avec l’inscription poinçonnée.

Les groupes de lettres ne respectant pas toutes les coupures de mot, il convient de restituer le texte ainsi : « uror amore tuo », soit je brûle d’amour pour toi. Cette déclaration amoureuse rappelle des vers de poèmes célèbres telle la seconde Bucolique de Virgile (v. 68, « me tamen urit amor » : pourtant l’amour me consume), mais aussi des passages d’Horace ou d’Ovide…

L’inscription de la fibule découverte à Genève reprend donc une formule d’amour bien connue, voire stéréotypée. Cela est confirmé par le fait que la même citation « Je brûle d’amour pour toi » apparaît sur d’autres agrafes de vêtement, l’une découverte en France (site de Naix-aux-Forges dans la Meuse), l’autre en Allemagne (Heddernheim ?).

Dessin des fibules inscrites trouvées à Genève et à Naix, tiré de S. Martin-Kilchner, « Ab aquis venio – zu römischen Fibeln mit punzierter Inschrift », in : R. Ebersbach, A. R. Furger (éd.), Mille Fiori. Festchrift für L. Berger (Forsch. Augst 25), Augst 1998, p. 149.

La fibule : un cadeau galant

D’autres mots d’amour, souhaits, vœux, déclarations ou même allusions érotiques apparaissent sur des fibules. En voici quelques exemples : « amo te sucure » : je t’aime, viens à mon secours  ; « ama me » : aime-moi  ; « escipe si amas » : reçois-la si tu m’aimes (inscription qui figure sur des fibules ou des bagues données en gage d’amour) ; « iudicio te amo » : c’est à juste titre que je t’aime; ou encore « quod vis, ego volo » : ce que tu veux, je le veux. Il n’est pas rare que ces phrases très courtes soient volontairement ambigües, telle « aperi si amas » que l’on peut comprendre comme « ouvre-moi ta porte » mais aussi « ouvre-toi » ou « misce mihi »: « mêle (toi) à moi » ou « mêle (ton âme) à la mienne »…

Les fibules, inscrites en pointillé tel que l’exemplaire du MAH, sont des productions du Nord de la Gaule qui ont été diffusées sur un territoire qui va de la Bretagne à la Rhétie occidentale entre la fin du Ier et le début du IIIe siècle apr. J.-C. (fig. 4). Les inscriptions étaient poinçonnées sur l’objet par l’artisan pour ajouter de la valeur à sa production en la singularisant, ce qui explique le recours à des formules répétitives. La présence d’inscriptions sur ces objets du quotidien est également intéressante du point de vue social. C’est en effet une preuve évidente que leurs acquéreurs étaient capables de les lire et de les apprécier.

Pour que l’inscription puisse être lue, la fibule devait être portée le pied (partie se terminant par le bouton) tourné vers le haut. Ajoutons que des tombes de femmes, notamment dans une nécropole de Namur en Belgique mais aussi à Bitburg en Allemagne, ont livré des paires de fibules inscrites dont les textes en pointillé semblent se faire écho.

Répartition des cinq différents types de fibules à inscription pointillée.

Comme l’a relevé Stefanie Martin-Kilcher, les fibules ont pour fonction d’unir les pans du vêtement. Il est ainsi possible que, par assimilation, une croyance populaire les ait investies du pouvoir magique, renforcé par l’inscription, d’unir deux personnes.

La fibule inscrite était donc une belle idée de cadeau galant pour un amoureux à l’élue de son cœur !

Groupe statuaire en bronze représentant Vénus et Amour, découvert au Fayoum?, 2e-3e siècle ap. J.-C., haut. max. 48 cm, inv. 18712

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