Itinéraire d’un tableau spolié par les nazis

Jeune femme à la fontaine de Camille Corot

Jeune femme à la fontaine (vers 1860) de Camille Corot occupe une place singulière dans la série de portraits féminins du XIXe siècle de la collection du Musée d’art et d’histoire. Avant d’être inscrit à l’inventaire du MAH, ce tableau est notamment passé entre les mains des autorités nazies.

Une «figure de fantaisie»

La jeune femme, montrée de profil et accoudée au rebord d’une fontaine, est plongée dans ses pensées. Elle a interrompu son activité quotidienne, dont témoigne la cruche posée par terre, pour s’accorder un moment de réflexion ou de rêverie profonde. Plutôt que d’un véritable portrait, il s’agit donc d’une représentation idéalisée de la femme telle que Corot la conçoit dans ses nombreuses «figures de fantaisie», donnant à voir de jeunes femmes pensives et mélancoliques dans un paysage. La physionomie et le costume pittoresque du modèle semblent indiquer ici une origine méditerranéenne et notre tableau s’inscrit en effet dans un ensemble de figures d’Italiennes captées aux abords d’une source d’eau. Elles ont toutes été exécutées au cours des vingt dernières années de la carrière de l’artiste et sont ainsi postérieures de plusieurs années voire décennies à son dernier séjour en Italie (1843). Elles surgissent, à l’instar des fameuses toiles intitulées Souvenir (Souvenir de Mortefontaine, 1864, Musée du Louvre; Souvenir de Pierrefonds, 1860-1861, Musée Pouchkine, Moscou; La Charrette, souvenir de Marcoussis, Musée d’Orsay…) telles des réminiscences de ses trois séjours sur la péninsule qui ont profondément marqué sa création.

Jean-Baptiste Camille Corot (1796-1875), Jeune femme à la fontaine, vers 1860
Huile sur toile, 65 x 42 cm, dépôt de la Fondation Jean-Louis Prevost & de la Fondation Gandur pour l’art, Genève, 2010 ©MAH, photo : B. Jacot-Descombes, inv. BA 2010-0001

Une provenance atypique

Le premier propriétaire de Jeune femme à la fontaine est Charles Alluaud (1861-1949), un fameux entomologiste qui, dans sa jeunesse, avait suivi des cours de dessin chez Corot, à Ville d’Avray, non loin de Paris. En 1889, le tableau est acquis par Eduard Ludwig Behrens (1824-1895), un banquier privé de Hambourg. Par héritage, il revient à Georg Eduard Behrens (1881-1956), banquier privé, comme l’était son grand-père. En 1925, Georg Behrens dépose sa collection de peintures, y compris le Corot, à la Ville de Hambourg pour une période de 10 ans. En 1935, la situation des Juifs est devenue difficile et Behrens projette de mettre sa collection à l’abri en Suisse. Le gouvernement national-socialiste le devance par le décret du 1er avril 1935 qui interdit la sortie du tableau du territoire allemand. Il est considéré, comme tant d’autres, comme un bien d’importance nationale.

Behrens réussit à fuir à Cuba mais, à son retour en Allemagne après la guerre, ses tentatives pour récupérer les tableaux de sa collection spoliée restent vaines. Plusieurs décennies plus tard, ses héritiers retrouvent la trace du Corot au Kröller-Müller Museum à Otterloo et parviennent à obtenir sa restitution. Dans la foulée, le tableau est proposé aux enchères le 2 juin 2010 chez Sotheby’s à Londres. La Fondation Jean-Louis Prevost et la Fondation Gandur pour l’art en font l’acquisition, puis le déposent au Musée d’art et d’histoire, où il est actuellement à découvrir dans les salles beaux-arts.

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