Incursion dans le monde des arts du feu (1/2)

De la place de l’émail dans les métiers d’art genevois

Les collections du Musée d’art et d’histoire recensent des centaines d’œuvres qui témoignent depuis le XVIIe siècle des activités de la Fabrique, appellation qui regroupe les horlogers, les émailleurs, les bijoutiers, les orfèvres et leurs collègues graveurs, guillocheurs et autres artisans de Genève. Forcée d’évoluer avec la modernité, la Fabrique s’est transformée sous l’effet de l’industrialisation, répartissant dans les manufactures ces artisans, dont les descendants continuent aujourd’hui à faire vivre des savoir–faire ancestraux. Parmi eux, les émailleurs participent de la revalorisation des métiers d’art. De fait, l’émail et ses diverses techniques sont indissociables du nom de Genève et de son horlogerie.

Qu’est-ce que l’émail?

La source étymologique remonte à «l’ancien français «smalt» ou «schmalt», lié à l’allemand «schmelzen», qui signifie «fondre»». (Dictionnaire de l’Académie française). En 1679, la définition de l’émail proposée par Antoine Furetière dans son Dictionnaire universel est précise: «Espèce de verre coloré. […] / Esmail, se dit aussi de la peinture et du travail qui se fait avec des couleurs minérales qui se cuisent avec le feu, ce qu’on appelle parfondre l’émail. Un portrait fait en émail ne s’efface point. […] On a fort estimé autrefois les émaux de Limoges qui se faisoient du temps de François Ier particulièrement sur du cuivre.»

Boîte de montre octogonale, France (?), Allemagne (?), v. 1590-1600. Émail champlevé sur argent (cadran) et cuivre doré (boîte), 42 x 36 x 20mm, ©MAH, inv. N 0521

Le mot «émail», comme celui de «miniature», désigne ainsi à la fois une technique et les peintures qui en résultent. Relevant des arts du feu, cette technique a d’abord été pratiquée par des orfèvres puis, au XVIIIe et au XIXe siècle, par des peintres sur porcelaine. Bien avant l’invention de l’horlogerie, l’émail est employé dans le décor de pièces d’orfèvrerie, de vaisselle, d’objets de culte, et de bijoux. Au milieu du XVe siècle, les premières montres portatives sont entièrement réalisées en métal, cadran compris. L’art de la gravure domine leur décoration. Très vite, l’horloger et son complice monteur de boîtes associent l’émail – champlevé – à la décoration de boîtes et de cadrans. D’abord en Égypte, en Chine et à Byzance, puis en Europe, en Allemagne et notamment à Limoges en France, l’émail avait déjà été utilisé en champlevé, en cloisonné ou en pleine pâte.

Henry Toutin (1614 – après 1683), La Tente de Darius, d’après Charles Le Brun (1619 – 1690), France, 1671. ©MAH, photo: N. Sabato, inv. 1846-0021

S’il est vulnérable aux chocs, l’émail est relativement robuste; de plus, son caractère inaltérable et la vivacité de ses couleurs, associés à son aspect brillant et chaleureux, lui confère une préciosité appréciée dans l’ornementation des bijoux et des montres. Ces attraits font que, dès le XVIIe siècle, Genève, qui a adopté ce type de décor, est connue pour sa production d’émaux de qualité, en horlogerie comme en bijouterie.

La décoration des montres et des horloges privilégient les techniques suivantes:

• Émaux champlevés et cloisonnés, opaques ou transparents
• Émaux translucides appliqués sur le métal guilloché («flinqué»), parfois rehaussé de paillons
• Peinture sur émail

Les émaux en résille sur verre, ou encore le plique-à-jour, utilisés dans la bijouterie et l’orfèvrerie, sont plus rarement associés à l’horlogerie.

Jean I Petitot, dit l’Ancien (1607–1691), petit portrait ovale sur émail, Londres, vers 1650. Émail peint sur or, 31 x 27,2mm ©MAH, inv. AD 3866

Peinture sur émail en miniature

Les «émaux de Genève» font d’abord référence à la peinture sur émail en miniature. Ce procédé consiste à peindre sur une couche d’émail blanc appliquée sur une feuille de cuivre ou d’or, des couleurs à base d’oxydes métalliques réduites en poudre auxquelles on ajoute un liant à base d’huile. Ces couleurs se posent comme de la gouache ou de l’huile sur une toile. Des passages au feu successifs permettent de fixer chaque phase. Une fois cuite, la pièce ne peut pas faire l’objet de retouches.

Jean V Mussard (1681–1754), Le Jugement de Pâris, Genève, 1716
Émail peint sur cuivre, contre-émail bleu, noir, gris granit; ébène, écaille, bois doré (cadre)
116 x 150 mm, ©MAH photo: M. Aeschimann, inv. AD 5742

Le Français Jean Toutin (1578-1644) est l’inventeur de cette technique, au tout début du XVIIe siècle: il parvient à produire une gamme d’émaux aux couleurs comparables à celles de la peinture à l’huile, dont l’application au pinceau permet l’exécution des plus petits détails. Ces derniers – souvent minuscules – forment le caractère principal de la miniature, peinte en émail ou à la gouache. Dans le sillage de Jean Toutin, des écoles de peintres en émail se créent aussi à Paris, et surtout à Blois. Peu de temps après son invention, cette technique est introduite à Genève où des dynasties d’artisans (Bordier, Petitot, Mussard…) se transmettent ce savoir-faire et le diffusent en Europe. L’orfèvre et émailleur Jean Petitot, par exemple, travaille pour la Cour d’Angleterre puis pour la Cour de France dans la deuxième moitié du XVIIe siècle et développe la technique du pointillé.

L’idée d’appliquer l’émail peint au décor de la boîte de montre revient, par tradition, à Pierre I Huault (vers 1612–1680), père de 11 enfants dont 3 fils prennent sa succession. La dynastie Huault décore quantité de montres pour les horlogers de Genève, Paris ou Londres: Pierre Huault, Français réfugié à Genève après la Réforme, est ainsi à l’origine de l’étroite collaboration qui a très tôt lié les horlogers et les émailleurs. Huault développe un décor émaillé qui se déroule sur un médaillon posé en fond de boîte, entouré de deux ou quatre cartouches, complété à l’intérieur de la boîte par un contre-émail également orné d’une peinture en miniature.

Pierre II Huault (1647-v.1698), Amy Huault (1657-1724); Fromanteel (horloger), montre de poche, Minerve et Mercure, Pays-Bas ou Londres, v. 1680 Boîte en or, laiton doré, émail polychrome, cadre d’émail peint, signé Fratres Huaut pinxerunt, Ep. 2 cm; D. 4cm; H. 4,7cm, ©MAH, photo: A. Longchamp, inv. H2011-0095

On distingue alors d’une part les émailleurs qui travaillent pour la Fabrique et se spécialisent dans le décor des garde-temps, des bijoux et des tabatières; souvent formés d’abord à l’orfèvrerie, ils s’adonnent ensuite à la peinture sur émail. D’autre part, il y a les peintres sur émail miniaturistes, qui signent une création individuelle en tant que portraitistes et plus rarement comme auteurs de scènes de genre.

Un art de la «copie»

La réalisation d’un portrait peint en émail est un travail long qui s’accommode mal de séances de poses: si des esquisses sont réalisées sur le vif, bon nombre de portraits sont exécutés d’après des gravures ou des œuvres peintes à l’huile sur toile. C’est le principe adopté par les peintres en émail: ils reproduisent à petite échelle des motifs – portraits ou scènes de genre – de grand format. L’atelier des Huault n’a pas craint la répétition des modèles (scènes de la Bible ou des Métamorphoses d’Ovide). Ensuite, les peintres de la Fabrique ont puisé aux œuvres sources de leurs contemporains, tels Simon Vouet (1590-1649), Guido Reni (1575-1642), Pierre-Paul Rubens (1577-1640), puis Angelica Kauffmann (1741-1807), William Hamilton (1751-1801), Francis Weathley (1747-1801), John Francis Rigaud (1742-1812)….

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