Georges Adéagbo en sa demeure

L’artiste béninois a pris ses quartiers à la Maison Tavel

Depuis le 3 mai dernier, les visiteurs de la Maison Tavel peuvent découvrir d’étonnants assemblages d’objets déployés aux différents étages de l’auguste demeure genevoise. Livres précieux et livres de poches, dépliants, journaux, magazines, DVD, sculptures en bois ou en bronze, écrits manuscrits scotchés à même le sol et objets divers… Le procédé peut paraître surprenant, mais il est reconnaissable entre tous. Depuis le début des années 1990, Georges Adéagbo (né en 1942) essaime ses œuvres protéiformes à travers le monde, invitant le public à ouvrir les yeux sur les lieux pour lesquels il les réalise tout spécialement.

La tourelle de la Maison Tavel ©MAH, photo: F. Bevilacqua

Premier lauréat africain d’une mention honorable à la Biennale de Venise en 1999, l’artiste béninois a été sollicité par l’association Art for the World, pour une double exposition à la Maison Tavel et au Palais des Nations, à Genève. Conçue en deux volets, Genève, Suisse d’hier et Genève, Suisse d’aujourd’hui parle des racines de la cité lacustre, représentée par le plus ancien exemple conservé d’habitation urbaine genevoise, et de son rayonnement international par le biais de l’Organisation des Nations Unies. Dans chacun de ces lieux phares de la ville, Adéagbo a tressé ses œuvres avec celles des collections permanentes, pour engager un dialogue culturel original et inédit.

Chasse aux trésors à Genève

«Avant d’intervenir, je demande toujours: dites-moi ce que vous voulez exactement et je vous montrerai ce que je vois. Je passe du temps à chercher des objets et à disposer le résultat de mes recherches», explique l’artiste, dont le rôle peut être décrit comme celui d’un révélateur. Le modus operandi de l’artiste est toujours identique. Après un premier repérage des lieux en décembre 2017, Adéagbo a écumé le marché aux puces de Plainpalais sous une pluie glaçante. Les premiers objets récoltés concernaient tous l’Afrique: un livre et un 33 tours sur le Cameroun, et surtout un pot sculpté en bois du Congo «avec une femme couchée sur le couvercle et, à l’intérieur, un reste de pigments que l’on met sur la peau pendant les rituels», précise-t-il.

Adon Pérès et Georges Adéagbo à la Maison Tavel

Une deuxième visite a eu lieu en janvier, avec un nouveau crochet par Plainpalais mais aussi par le marché aux livres de la Fusterie et les rues de Genève dans lesquelles Adéagbo a glané d’autres trésors. De retour à Cotonou, il donne forme à son butin, qu’il mélange avec des objets déjà en sa possession, et des œuvres qu’il fait réaliser – comme un tableau représentant la façade de la Maison Tavel, les armoiries de la ville de Genève et Calvin. Une dizaine de jours avant le début de l’exposition, il investit les lieux et se livre à un travail minutieux de composition.

La cuisine de la Maison Tavel ©MAH, photo: F. Bevilacqua

«Georges Adéagbo se sent comme un intermédiaire, commente le commissaire de l’exposition Adon Perès. Pour la préparation pour cette exposition à la Maison Tavel, il a pris beaucoup de temps pour ressentir, s’imprégner de l’espace, à Tavel comme à l’ONU. Il considère la Maison Tavel comme la source de tout ce cheminement visuel et intellectuel qui va par la suite se répandre dans le monde à travers l’ONU.» Et Stephan Köhler, fidèle complice d’Adéagbo et directeur du Kultur Forum Süd Nord, Hambourg–Cotonou, d’ajouter: «George dit souvent que ces installations sont comme une séance de tribunal. Il y a des témoins qui disent des choses à travers des objets et des textes, et les visiteurs font leur propre jugement.»

Vue sur la cuisine de la Maison Tavel ©MAH, photo: F. Bevilacqua

La Maison Tavel, lieu spirituel

Si le public est en effet invité à avoir sa propre interprétation de ses assemblages en apparence hétéroclites, Georges Adéagbo suit sa propre logique et explique certains de ses choix. La Maison Tavel dégage, selon lui, la même force spirituelle que le Temple des pythons, lieu sacré de Ouidah au Bénin très fréquenté par les touristes. Le fameux pot à pigments, au couvercle sculpté, lui évoque la résurrection d’une personne – le pot figurant un cercueil dont la femme sculptée sur le couvercle est sortie – tandis que la sculpture d’un couple présente la même forme en arabesque que l’un de ses nombreux bracelets. «Tout ce qui se passe aujourd’hui dans le monde est le résultat de l’orgueil humain», constate l’artiste, très au fait de l’actualité internationale. Plusieurs sujets à la une des journaux apparaissent de manière plus ou moins littérale dans les objets choisis: la crise migratoire en Méditerranée, les conflits au Moyen-Orient, la politique dans les pays africains, l’omniprésence médiatique du jeune président français Emmanuel Macron, les livres de Jean d’Ormesson, décédé le 5 décembre 2017 lorsque Adéagbo débutait son travail. «La femme couchée sur le couvercle à pigments ressemble à la sculpture de Henry Moore qui est devant le musée», glisse Stephan Köhler… À chacun de faire son propre cheminement. Georges Adéagbo ne fait qu’ouvrir la voie.

Genève, Suisse d’hier et Genève, Suisse d’aujourd’hui est un projet conçu, organisé et réalisé par ART for The World – ONG associée à l’UN DPI, Département de l’Information de l’ONU. En collaboration avec les Musées d’art et d’histoire et la Bibliothèque des Nations Unies à Genève ainsi que le Kultur Forum Süd-Nord, Hambourg-Cotonou

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