Gare aux crocodiles!

Chasse et inventaire de quelques spécimens du Musée d’art et d’histoire

Le Muséum d’histoire naturelle (MHN) célèbre les cinquante ans de son installation à Malagnou en proposant, entre autres événements et pour quelques jours encore, une petite exposition sur Ali, l’alligator vedette qui trouva refuge dans le hall d’entrée de l’institution de 1966 à 1990.

À défaut de posséder une mascotte aussi populaire, le Musée d’art et d’histoire – parfois métamorphosé en jardin zoologique propice à des safaris improbables – abrite pour sa part une colonie de sauriens non moins remarquables. Le chantier des collections mené actuellement offre l’occasion d’un inhabituel inventaire, de la cour intérieure aux salles des beaux-arts, en passant par les vitrines thématiques des collections égyptiennes ou romaines. Gardons notre sang-froid et osons y tremper nos orteils!

Égypte: bienvenue à Crocodilopolis

Vénéré à travers la figure du dieu Sobek sur les berges du Nil, au bord du lac Moéris ainsi qu’à Thèbes et dans plusieurs autres villes baptisées en son honneur, le crocodile égyptien, annonciateur de crues fertiles, est coutumier de maints égards. Élevé à proximité des temples et habitué à la présence de l’homme, il est paré de colliers, bracelets ou boucles d’oreilles; une fois mort, à l’instar d’autres espèces animales comme le chat ou l’ibis, il peut même être embaumé. Acquises à la suite de différents dons en 1867 et 1869, cinq momies de très jeunes crocodiles d’une longueur de 25 à 32 centimètres – soit la taille au sortir de l’œuf – témoignent du statut particulier de cet animal dont le corps est érigé en ex-voto.

Momie de crocodile, Basse Époque. Toile de lin (?), tissu, L. 29,5 cm. Découverte : Lieu et circonstances de découverte indéterminés ©MAH, photo: A. Arlotti, inv. D 0337

Momie de crocodile, Basse Époque. Toile de lin (?), tissu, L. 29,5 cm. Lieu et circonstances de découverte indéterminés ©MAH, photo: A. Arlotti, inv. D 0337

radiographie

Radiographie du petit crocodile momifié

L’une de ces momies est visible dans la vitrine consacrée à la Basse Époque; toutefois, contrairement à Ali, son cousin alligator du MHN qui, lui, a été taxidermisé, le crocodile en question a perdu, par dessiccation et emmaillotage dans des bandelettes de lin, toutes les caractéristiques que l’historien grec Hérodote donnait des gros lézards nommés krokodeiloi, dans sa description de l’Égypte:

«…il a les yeux de cochon, les dents saillantes et d’une grandeur proportionnée à celle du corps. C’est le seul animal qui n’ait point de langue; il ne remue point la mâchoire inférieure, et c’est le seul aussi qui approche la mâchoire supérieure de l’inférieure. Il a les griffes très fortes, et sa peau est tellement couverte d’écailles sur le dos, qu’elle est impénétrable.» (Histoire, II, 68).

Qu’il soit Crocodylus niloticus ou Crocodylus suchus – une espèce qui aurait été plus petite et semble-t-il moins agressive – et malgré l’abondance des amulettes à son apparence, le reptile aquatique ne bénéficie toutefois pas toujours d’un traitement de faveur très enviable. Hérodote rappelle ainsi que dans  certaines régions, on lui fait la peau et on mange sa viande, qui – à condition de ne pas se risquer à déguster du vieux crocodile mâle – aurait selon certains courageux gastronomes un goût de poulet.

Rome: enchaîné mais déchaîné…

Du Nil au Tibre, le crocodile a plus d’un tour dans son sac. À l’époque augustéenne, à Rome, il endosse une dimension symbolique: portant des chaînes, il représente l’Égypte vaincue. La vitrine consacrée à l’éclairage romain présente justement un exemple savoureux du thème Aegypta capta sur un médaillon de lampe à huile, un artéfact employé à l’origine dans un contexte militaire.

Cléopâtre sur un crocodile, Italie, Auguste. Fragment de médaillon de lampe romaine en terre cuite, diam 6,1 cm ©MAH, photo: Chaman ateliers multimédia, inv. C 1474

Cléopâtre sur un crocodile, Italie, Auguste. Fragment de médaillon de lampe romaine en terre cuite, diam 6,1 cm
©MAH, photo: Chaman ateliers multimédia, inv. C 1474

Découvert au XIXe siècle dans la Vieille-Ville de Genève à la suite de la démolition de la maison Brolliet, rue Étienne-Dumont, ce fragment montre Cléopâtre VII tenant une palme et chevauchant un crocodile ithyphallique qui l’accoste. Dans un style moins impudique, on retrouve le même reptile sur les célèbres dupondii, ces pièces de monnaies en bronze appelées «as de Nîmes» et frappées sous le règne d’Auguste dans cette colonie du sud de la France.

La cour du MAH: un «Crocodile Rock»?

À une autre échelle, au cœur du bassin ovale situé au milieu de la cour du musée, le visiteur assiste à un curieux pas de danse entre un gros bébé musclé aux cheveux bouclés enlacé par un crocodile à la gueule ouverte. Autrefois installée dans l’orangerie du jardin botanique situé dans le parc des Bastions, cette fontaine en bronze réalisée en 1847 par l’artiste munichois Johannes Leeb¹ (1790-1863) est connue en français sous le titre de l’Enfant au Crocodile, mais Krokodilwürger (l’étrangleur de crocodile) en allemand.

Genève, promenade des Bastions: Orangerie du jardin botanique, 2e moitié du XIXe siècle. Photographie, albumine sur papier, 147 x 223 mm © Bibliothèque de Genève, inv. VG P 2402

Genève, promenade des Bastions: Orangerie du jardin botanique, 2e moitié du XIXe siècle
Photographie, albumine sur papier, 147 x 223 mm © Bibliothèque de Genève, inv. VG P 2402

Transférée au Musée d’art et d’histoire en 1910 en raison de la construction du Monument international de la Réformation, cette sculpture, dont le thème rappelle l’espièglerie de l’Enfant à l’Oie exposé en salle romaine, appartint d’abord à Lola Montez, la favorite de Louis Ier de Bavière; elle fut ensuite léguée à Samuel Darier – l’architecte du Conservatoire de musique –, qui finalement en fit don à la Ville de Genève.

Johannes Leeb (1790-1863), Enfant au Crocodile [Krokodilwürger], 1847. Bronze

Johannes Leeb (1790-1863), Enfant au Crocodile [Krokodilwürger], 1847. Fontaine en bronze dans la cour du MAH

À noter que l’eau de cette fontaine ne jaillit pas, comme on aurait pu le penser avec malice, des canaux lacrymaux du crocodile – bien connu pour ses larmes – mais bel et bien de la gueule ouverte tournée vers le ciel.

Beaux-arts: Crocodile Dundee en version antique

En matière de crocodile, un détour par l’étage des beaux-arts et Persée tuant le dragon de Vallotton se révèle incontournable. Réalisée en 1910, la toile transforme le terrible monstre marin ravisseur d’Andromède en un crocodile aux yeux orangés plus réaliste. Certainement inspiré par des spécimens – vivants ou naturalisés – découverts dans la ménagerie du Jardin des Plantes à Paris, le peintre vaudois accorde beaucoup de soin à l’anatomie de l’animal (pattes, écailles, dentition). Cependant, malgré l’apparente vraisemblance du sujet, l’attitude du crocodile est ici très humaine: adossé à la paroi rocheuse, assis sur sa queue, il lutte contre l’improbable perche d’un héros entièrement nu, privé de ses armes habituelles et désormais moustachu. Déjà blessé au cœur, le «monstre» ne pourra finalement rien face à Persée, ce Crocodile Dundee de la mythologie grecque.

Persee

Félix Edouard Vallotton, Persée tuant le dragon, 1910. Huile sur toile, 160 x 168 cm ©MAH, photo: Y. Siza, inv. 1974-0012

 Vieux-Genève: un alligator veille sur Hodler

Ce tableau de chasse serait incomplet sans l’histoire de Ferdinand Hodler et de la brasserie Le Crocodile, située jusqu’à sa fermeture en 1958 au numéro 100 de la rue du Rhône. Parmi les nombreuses toiles du peintre bernois accrochées au MAH, trois se trouvaient à l’origine – au début du XXe siècle – dans cette auberge des rues basses que fréquentait l’artiste: La Mère Royaume (1886-1887), Les Buveurs (1894) et La Dispute (1894) constituaient alors quelques-uns des grands formats de l’importante frise décorative sur le thème des cortèges de l’Escalade qui courait le long des murs de la salle du café-restaurant.

La Taverne du crocodile dans les années 1900 ©Bibliothèque de Genève, inv. CP30 1966-825

La Taverne du crocodile dans les années 1900 ©Bibliothèque de Genève, inv. CP30 1966-825

À cette même enseigne, une petite grotte artificielle était aménagée pour un crocodile. Vendu par son propriétaire Adrian J. Luthi, la mascotte évoquée en début d’article, Ali, en fut l’hôte de 1957 à 1958. À la fermeture de la brasserie, l’alligator de 80 centimètres à l’état de santé préoccupant, gagna le Musée d’histoire naturelle encore établi à cette époque dans l’actuelle aile Jura de l’Université. Après un séjour provisoire au zoo de Zürich, Ali suivit le déménagement de l’institution des Bastions à Malagnou, où, dans une eau peu profonde, il coula des jours paisibles jusqu’à sa mort le 18 août 1990.

Le crocodile, l’un des prédécesseurs d’Ali, dans sa grotte à la taverne de la rue du Rhône ©Bibliothèque de Genève, inv. VG P 2402

Un crocodile, l’un des prédécesseurs d’Ali, dans la grotte de la taverne de la rue du Rhône
©Bibliothèque de Genève, inv. VG P 2402

 

1 Johannes Leeb est l’auteur d’une autre fontaine bien connue des Genevois, L’Escalade, rue de la Cité, 2

 

Image de Une : Pierre Paul Rubens et Willem van der Leeuw, La chasse à l’hippopotame et au crocodile, après 1642 (détail). Eau-forte et burin, 458 x 642 mm ©MAH, inv. E 2009-0062

 

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