Devoir religieux et affirmation sociale à Byzance

Le témoignage des tessères de charité

Aimer son prochain comme soi-même est l’enseignement fondateur du christianisme. Venir en aide à ceux qui sont dans le besoin en est une expression tangible et largement louable. Comme le rappellent les Écritures, soulager la misère des pauvres, surtout par le partage alimentaire, est un moyen de se rapprocher de Dieu et d’assurer le salut de son âme: «Celui qui a pitié du pauvre prête à l’Éternel, qui lui rendra selon son œuvre.» (Proverbes, 19-17).

Dans le monde byzantin, l’exercice de la philanthropie a été institutionnalisé très tôt. Outre les fondations charitables publiques telles les orphelinats ou les foyers pour vieillards, les indigents pouvaient compter au quotidien sur l’action philanthropique de l’Église. Dès les premiers siècles du christianisme, le clergé s’est activé pour regrouper les dons alimentaires des fidèles, principalement du pain, et, après les avoir bénis, les redistribuer équitablement aux plus démunis: des veuves, des orphelins, des malades et des personnes âgées. Parallèlement, des institutions philanthropiques laïques, indépendantes ou rattachées à des établissements monastiques, ont vu aussi le jour dans le but de nourrir les pauvres, mais aussi de leur donner la possibilité d’accéder aux bains.

Secourir les plus démunis, selon les ressources de chacun, était un moyen de mieux repartir les biens entre les membres des communautés chrétiennes et palier un tant soit peu l’injustice sociale. Pour les fidèles les plus aisés, le devoir de charité pesait plus lourd, le salut de leur âme étant considéré aussi plus difficile à atteindre. Jésus n’a-t-il pas dit qu’«il est plus facile pour un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu»? (Mc, 10, 25). C’est pourquoi, malgré la mise en place d’un cadre institutionnel et les incitations pressantes de l’Église pour le regroupement des dons, afin d’assurer une redistribution plus équitable, les particuliers les plus riches ont continué à exercer la charité directement et à titre personnel, devant les églises ou même à l’entrée de leur maison. Il n’était pas rare qu’ils laissassent aussi par testament le vœu et les moyens d’accomplir des actions charitables. Ils espéraient ainsi améliorer le sort de leur âme après la mort grâce aux prières que leurs protégés adressaient à Dieu en remerciement du réconfort reçu de leurs bienfaiteurs.

La pratique des tessères de charité

Les tessères de charité byzantines apportent la preuve matérielle de l’organisation du partage alimentaire charitable de manière ponctuelle. Ronds, bifaces, frappés sur du laiton ou du bronze, ces petits monuments sont souvent gravés au nom du bienfaiteur. Les nécessiteux qui recevaient une telle tessère, sans doute ceux qui étaient inscrits aux registres du donateur, avaient la possibilité de l’échanger, le jour prévu, contre une ration alimentaire, une entrée aux bains ou même contre une pièce de monnaie.

Les plus anciennes tessères conservées, très rares, sont frappées au nom des empereurs, pour qui la philanthropie était un exercice indérogeable. Ainsi, au VIe siècle, lorsque la ville d’Edesse fut frappée par la famine, la distribution de pain fut ordonnée et financée par l’empereur. Aussi les tessères employées pour pouvoir recevoir la ration portaient-elles son nom. Il s’agit de la mention la plus ancienne de cette pratique.

Dans un autre contexte, la Liste des préséances (Klètèrologion) de Philothée, publiée en 899, nous apprend que, lors de certaines fêtes religieuses, l’empereur invitait au palais des pauvres ou des moines pour partager le repas impérial ou pour leur faire don d’une monnaie d’or. Pour pouvoir bénéficier de cette largesse impériale, ceux-ci devaient remettre la tessère (sphraghidhion) qu’ils avaient préalablement reçue dans ce but.

L’utilisation des tessères pour des distributions charitables s’est répandue de manière plus systématique au Xsiècle et a pris de l’ampleur surtout au sein de l’aristocratie byzantine du XIsiècle. Une nouvelle tendance se développe alors, celle de la personnalisation de l’exercice de la philanthropie: comme leurs sceaux, les tessères des bienfaiteurs sont gravées de leur nom et de leurs titres ou fonctions, mettant immanquablement en avant leur statut social. Ce qui rime peu avec la discrétion pourtant bien recommandée par l’Évangile… «Quand donc tu fais l’aumône, ne le fais pas claironner devant toi … que ta main gauche ne sache pas ce que fait ta droite, afin que ton aumône reste dans le secret…» (Mt 6, 2-4).

La collection du Musée d’art et d’histoire

Grâce à la prestigieuse donation Janet Zakos, les collections byzantines du Musée d’art et d’histoire se sont enrichies d’un lot représentatif de onze tessères de charité d’une importance exceptionnelle. Mise à part celle qui appartient au monastère de la Vierge Acheiropoiètos, à Constantinople (fig. 1), les dix autres sont frappées au nom de membres de l’aristocratie byzantine, voire de la famille impériale ou de l’entourage de l’empereur. Les dames ne font pas défaut, puisque trois d’entre elles sont présentes dans notre collection. Issues du milieu impérial, elles étaient toutes dotées de revenus importants ce qui leur permettait de s’adonner à des œuvres caritatives. Par ailleurs, plusieurs églises, monastères et fondations pieuses à Constantinople ont été érigés ou étaient entretenus par l’initiative et les soins des dames de la famille impériale et de la haute aristocratie, la seule forme d’activité financière publique qui leur était accordé de déployer.

Fig. 1 Tessère du monastère de la Vierge Acheiropoiètos, début du XIe siècle
©MAH, CdN 2004-199

Le plus ancien, d’exécution et de conservation remarquables, est unique et appartient à Sophie (fig. 2), arrière petite-fille de l’empereur Romain Ier Lécapène (920-944) et fille, ce dont elle peut s’enorgueillir, de Michel le magistre, la plus haute fonction sénatoriale au Xsiècle. Cette tessère est la seule trace tangible laissée par Sophie, le seul document historique direct qui atteste son existence!

Fig. 2 Tessère de Sophie, fille du magistros Michel, seconde moitié du Xe siècle.
Avers: Saint Nicolas ©MAH, CdN 2004-313

La marque d’oblitération que porte en son milieu la tessère de Maria (fig. 3) signifie très probablement la pratique d’annuler la validité des tessères, sans doute après la mort du bienfaiteur et la cessation de l’activité philanthropique en son nom. La donatrice du partage alimentaire, signalé sur la tessère Nourriture des pauvres, est identifiée à Maria Sklèraina, l’amante officielle de l’empereur Constantin IX Monomaque (1042-1055). Cette aristocrate, en plus de la dignité de sébastè dont elle a été honorée – distinction exceptionnelle et une première pour une dame – dirigeait la riche fondation philanthropique de Saint-Georges-des-Manganes, près de Constantinople, qu’elle avait reçue en dotation, et où elle avait la possibilité de déployer des activités caritatives. La tessère frappée à son nom propre confirme cette tendance de la personnalisation de la charité et l’affirmation sociale de l’individu qui apparaît au XIsiècle.

Fig. 3 Tessère de Maria Sklèraina, 1043-1045 Avers: Nourriture des pauvres.
Revers: de la sébastè Maria ©MAH, CdN 2004-482

Bien que l’impératrice Eudocie, épouse de Constantin X Doukas (1059-1067), puis de Romain IV Diogène (1068-1071), signe sa tessère de sa dignité d’augousta (fig. 4), l’expression de piété qui émane de l’invocation gravée au revers, Dieu apporte ton secours, laisse croire qu’elle exerce son devoir religieux à titre privé. La combinaison de la mise en avant de sa dignité impériale et de l’humilité de son invocation n’est pas sans rappeler le souci premier de tout fidèle, et encore plus des riches particuliers, qui est celui de s’assurer par la charité le salut de leur âme.

Fig. 4 Tessère de l’impératrice Eudocie Makrembolitissa, 1059-1071 Avers: Eudocie, augousta. Revers: Mère de Dieu, apporte ton secours à Eudocie ©MAH, CdN 2004-200

La même expression de piété et d’humilité caractérise la légende choisie pour sa tessère par le magistre Sissinios (fig. 5), «l’adorateur du Christ», comme il tient à se désigner. Vers la fin du Xsiècle, celui-ci fut aussi éparque (gouverneur) de Constantinople, comme Nicolas (fig. 6) et Kamatèros (fig. 7), c’est-à-dire premier fonctionnaire de l’Empire. Il n’est pas inintéressant de remarquer qu’au début du XIsiècle, Nicolas cherche, par humilité, à dissimuler son importance, à l’instar de saint Paul, derrière l’adjectif «le plus petit», alors que vers la fin du même siècle, Kamatèros, issu d’une famille en pleine ascension, semble juste reproduire le revers de ses sceaux administratifs.

Fig. 5 Tessère de Sissinios, dernier tiers du Xe siècle. Avers: Sissinios magistre, l’adorateur du Christ. Revers: Celui qui a nourri les pauvres, a nourri le Christ ©MAH, CdN 2004-312

Fig. 6 Tessère de l’éparque Nicolas, début du XIe siècle. Avers: Buste de la Vierge orante. Revers: Nicolas, anthypatos patrice, «le plus petit» des éparques ©MAH, CdN 2004-387

Fig. 7 Tessère de Epiphane (?) Kamatèros, dernier tiers du XIe siècle. Avers: Buste de la Vierge avec le médaillon de l’Enfant. Revers: La Toute Pure, veuille me protéger, l’éparque Kamatèros ©MAH, CdN 2004-463

Au XIIsiècle, Adrien Comnène (fig. 8), beau-fils de l’impératrice Eudocie, n’affiche pas ses titres et ses fonctions: frère du grand Alexis Ier, son nom de famille illustre suffit à lui seul pour faire connaître son rang social.

Fig. 8 Tessère d’Adrien Comnène, avant 1133. Avers: Croix fleurdelisée. Revers: Seigneur, accorde ton secours à ton serviteur, Adrien Comnène ©MAH, CdN 2004-483

Objets significatifs pour l’étude de l’histoire sociale byzantine, les tessères de charité attestent une nette évolution dans la pratique de la philanthropie au sein de la haute société byzantine. La personnalisation de leur activité caritative reflète une prise de conscience par ses membres de leur rôle prééminent dans le prestige dont jouit l’Empire aux Xet XIsiècles. Un rôle qu’ils revendiquent aussi dans la question si personnelle du salut de leur âme.

Une tradition toujours d’actualité

Si, dans l’Empire romain d’Orient, la pratique du partage alimentaire et des tessères de charité était inspirée par le motif religieux, elle n’est pas sans rappeler que, il n’y a pas encore si longtemps, la même pratique et des instruments de distribution fort semblables ont été mis en circulation par la Ville de Genève par des motifs d’ordre social. Ainsi, la difficulté de ravitaillement du pays, au cours de la Grande Guerre (1914-1918), en raison de sa position frontalière, a entraîné la rareté de certaines denrées alimentaires. Les familles des mobilisés ont particulièrement souffert de la cherté de vie et de la faim. C’est dans ce cadre de crise sociale que la Ville a organisé en 1917-1918 les «Soupes Municipales» en émettant des jetons distribués aux ayant droits et dont le Cabinet de numismatique conserve un bel exemplaire (fig. 9).

Fig. 9 Ville de Genève, jeton alimentaire, 1917, bronze, «Soupes Municipales»
©MAH, CdN 36371

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