De Rodin à Giacometti: un certain parcours dans la collection de sculptures

Auguste Rodin: père de la sculpture moderne. Voilà une affirmation – un poncif, pourrait-on dire – que l’on retrouve au fil des ouvrages consacrés à ce medium et à son évolution au cours du XXe siècle. L’étude de La Muse tragique a permis de mettre au jour quelques aspects de la modernité du travail du sculpteur français; elle a également été le point de départ d’une interrogation plus large portant sur la réelle influence que l’artiste a pu exercer au cours des décennies.

En quoi Rodin est-il un précurseur? Plusieurs pistes s’offrent à notre réflexion. Tout d’abord la notion de fragment et son utilisation en tant que forme définitive, mais également son approche de l’accident, de l’aléatoire. Telle sculpture se brise en atelier, à l’image de l’Homme au nez cassé dont le plâtre, par un jour de grand froid, se casse pour s’apparenter davantage à un masque et que Rodin fait couler en bronze; à l’image également de La Muse tragique qui subit quelque dommage avant la fonte, mais que l’artiste donne en cadeau, avec ses imperfections, à la Ville de Genève. Ces deux seules œuvres révèlent la modernité de l’approche artistique de Rodin, une modernité pas toujours comprise par ses contemporains si l’on en croit, par exemple, la réception qui fut réservée à la Muse tragique.

« Homme au nez cassé » d’Auguste Rodin (1840-1917), 1864, bronze, Inv. 1896-12, © MAH, photo: F. Bevilacqua, © 2013, Prolitteris, Zurich

Ces différents aspects constitueront par ailleurs le fil rouge de l’exposition Auguste Rodin. L’accident, l’aléatoire qui aura lieu au Musée d’art et d’histoire en 2014, un événement bénéficiant de la participation exceptionnelle du Musée Rodin, à Paris.

La collection de sculpture – et principalement quelques œuvres importantes de la seconde moitié du XXe siècle exposées à l’étage des beaux-arts – permet d’évoquer ce qu’ont pu retenir certains artistes majeurs des «préceptes» du maître plasticien.

Alberto Giacometti (1901-1966), présent dans le parcours de la présentation permanente grâce au Buste d’Annette daté de 1964 et à Femme, réalisée en 1927, reprendra le thème du fragment tout au long de sa vie; il dira même «la seule partie que je regarde entraîne la sensation du tout», attribuant ainsi à la thématique une importance fondamentale. Sa pratique patiente et continuelle du modelage est également un point de rencontre entre les deux sculpteurs.

« Buste d’Annette » d’ Alberto Giacometti (1901-1966), 1964, Bronze, Inv. 1966-12, © MAH, photo: M. Aeschimann, © succession Giacometti / 2013, Prolitteris, Zurich

Hans Arp, dont la présence dans nos collections se distingue grâce à un assemblage, Configuration. Portrait de Tristan Tzara, de 1916, et à une sculpture en bronze représentant la nymphe Daphné, a fait sien le principe de l’aléatoire – en particulier dans sa période dadaïste. Des papiers découpés, jetés sur une feuille, sont collés pour devenir une œuvre à part entière. Daphné, même si elle n’est pas le fruit du hasard, est née de l’impulsion peut-être soudaine de l’artiste de découper en son milieu une sculpture créée en 1958, Ptolémée. Sa genèse rappelle ainsi le travail de reprise, de découpe et d’assemblage de Rodin, à partir d’éléments présents en atelier.

« Configuration. Portrait de Tristan Tzara » de Hans Arp (1886-1966), bois découpé, vissé et peint, Inv. 1982-13, © MAH, photo: B. Jacot-Descombes, © 2013, Prolitteris, Zurich

Reclining Figure, Arch Leg, de l’artiste anglais Henry Moore, exposée sur la Promenade de l’Observatoire (un emplacement choisi par Moore lui-même), est un exemple majeur de la sculpture de la seconde moitié du XXe siècle. Dès les années 1920, il n’a de cesse de se confronter au thème de la figure couchée. Petit à petit, il tentera de «détruire la surface», selon ses mots, pour commencer à la creuser. Ainsi apparaîtront des représentations de ce sujet en deux parties distinctes. L’espace, le vide ainsi créé, devient alors forme à part entière au même titre que la matière, le bronze. Les lignes de partage entre Moore et Rodin sont certainement plus ténues. Toutefois, à lire ce que le sculpteur anglais souhaitait transmettre au travers de ses sculptures, l’on ne peut que constater une certaine proximité avec le «maître» dans la conception d’une œuvre tridimensionnelle: «Je veux que ma sculpture ait cette énergie interne, cette pulsion vers l’extérieur.»

Au gré de cette «promenade» dans la collection, le visiteur peut ainsi tisser des liens, dessiner des lignes de rencontre entre des œuvres que l’on pourrait croire très éloignées les unes des autres au premier regard.

Auguste Rodin a véritablement marqué un tournant dans l’histoire de la sculpture; il s’est détourné des normes académiques et des conventions esthétiques alors en faveur pour ouvrir la sculpture sur des perspectives nouvelles.

Texte publié suite à l’Entretien du mercredi du 24 avril présenté par Isabelle Payot Wunderli.

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