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De la «Fontaine» à «die Forelle»

Observer dans le détail l’eau ruisselant de la chevelure dorée de La Fontaine personnifiée d’Agasse avant de suivre des oreilles les circonvolutions d’un poisson dans la rivière en écoutant la célébrissime Truite de Schubert ? C’est ce que proposait le vingt minutes, une œuvre du dimanche 16 septembre….

Vingt minutes, une œuvre

Les concerts qui se tiennent dans la salle des Armures sont en effet introduits par la présentation d’une œuvre des collections dont le thème fait écho à celui de la musique. Intitulés vingt minutes, une œuvre, ces rendez-vous permettent de porter un regard neuf et affuté sur un objet du musée, de souligner les rapports étroits entretenus par les différents arts et de replacer œuvres picturale et musicale dans un contexte culturel plus large.

Die Forelle

D’un côté, un quintette à corde composé en 1819 par Schubert, atypique dans son effectif: violon, alto, violoncelle, contrebasse et piano et non le traditionnel quatuor à cordes plus piano. Cette configuration permet au violoncelle, renforcé dans le grave par la contrebasse, de jouer un rôle mélodique important.

Un quintette qui est un «tube» de la musique romantique dont tout un chacun est capable de siffler le thème principal sans pourtant savoir qu’il est au cœur du quatrième mouvement – constitué de variations sur le dit thème – d’une œuvre qui en compte cinq. Un thème qui provient d’un lied du même Schubert daté de 1817, intitulé «la Truite» –«die Forelle» en allemand – sur un poème de Christian Schubart racontant les ébats aquatiques d’une frétillante truite, piégée par un pêcheur roublard. Ce quintette est composé par le jeune viennois alors qu’il réside à la campagne chez un ami, violoncelliste amateur. Fasciné par le lied, il lui aurait demandé d’en faire une pièce de chambre.

La Fontaine

De l’autre côté, une peinture atypique, elle aussi, dans l’œuvre de Jacques-Laurent Agasse, devenu célèbre pour ses «portraits animaliers». Pourtant, cette Fontaine personnifiée obsède visiblement l’artiste puisque il en livre quatre variations de 1837 à 1843. Mais si le sujet tranche avec le reste de son œuvre, la libellule, les papillons, le poisson et le martin-pêcheur, rendus avec précision comme pour illustrer un ouvrage sur la faune, rappellent les talents de peintre animalier du Genevois exilé en Angleterre.  La première version, celle de Genève et la dernière, en mains privées, sont les seules localisées à ce jour.

Le titre de 1837 provient du catalogue autographe d’Agasse: autre singularité, car il s’agit moins d’une fontaine que d’une source. Nulle trace, en effet, de construction humaine dans cette représentation où la figure émerge des eaux sombres et calmes. La personnification de l’eau, sous les traits d’une jeune fille aux longs cheveux en cascade, est un motif récurrent depuis l’Antiquité, souvent prétexte à la représentation d’un corps féminin nu et gracieux. Mais ici, les mains croisées vers la poitrine, la chevelure couvrant le corps et les yeux baissés évoquent a priori davantage la pudeur que l’érotisme.

Inspiration shakespearienne ou mythologie germanique?

Agasse vit en Angleterre et le cadre dans lequel évolue notre «Fontaine» évoque  les luxurieux jardins anglais, peuplés de cascades. La figure a été rapprochée de Titania, la blonde reine des fées du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare, figurant dans beaucoup de tableaux de féerie de l’époque victorienne. Mais notre jeune fille, dont la tête est, telle une fleur, butinée par un papillon, rappelle aussi l’iconographie, abondante à l’ère victorienne, d’Ophélia d’Hamlet, rêvant assise sur un rocher au bord d’une rivière, chevelure dénouée et fleurie ou noyée dans cette même rivière, comme endormie juste sous la surface, ses longues mèches ondoyant avec les eaux.  Mais si la jeune fille évoque Titania ou Ophélia, elle ne représente clairement ni l’une, ni l’autre.

La version de 1843 comporte à l’arrière de la toile, outre la date et la signature, le titre «Ondine». Les ondines sont, dans la mythologie germanique, des nymphes des eaux douces, nageant dans les rivières, les sources ou peignant leurs longs cheveux assises sur la margelle des fontaines. On attribue d’ailleurs l’alimentation des fontaines aux larmes des ondines. C’est la mythologie germanique qui fait ainsi le lien entre les deux titres donnés par Agasse.

Notre jeune fille serait donc une ondine et peut-être même Ondine, héroïne du conte moral de Friedrich de Lamotte-Fouqué. Il narre les amours malheureuses d’une fille née des eaux et d’un chevalier qui finira par lui être infidèle, publié en allemand en 1811 et dans une traduction anglaise en 1819. Inspiration d’Andersen pour sa Petite Sirène (1835), et de Pouchkine pour son poème Rousalka (1837), il connut un succès iconographique immédiat, notamment avec Heinrich Füssli.

Romantisme fantastique

Shakespeare et la mythologie germanique, propices au romantisme fantastique, sont de fait une source d’inspiration intarissable pour les artistes de la fin du XVIIIe et de la première moitié XIXe, en Angleterre comme en Allemagne, de Füssli à William Blake, en passant par l’Autrichien Moritz von Schwind. Ce dernier a du reste, à côté de plusieurs épisodes shakespeariens ou de l’histoire d’Ondine, illustré plusieurs lieder de Schubert, dont il était l’ami et le portraitiste.

« La Fontaine personnifiée », Jacques-Laurent Agasse, 1837, © MAH, photo: Y. Siza

La Fontaine personnifiée, Jacques-Laurent Agasse, 1837, © MAH, photo: Y. Siza

La Fontaine personnifiée d’Agasse, qui aurait peut être directement inspiré von Schwind, a été comparée à l’œuvre de ces différents peintres. Schubert lui-même a composé trois lieder sur des textes de Shakespeare tirés respectivement des scènes de Deux Gentleman à Vérone -le fameux An Sylvia- Cymbeline et Antoine et Cléopâtre. Si aucun de ses lieder ne s’inspire d’Ondine, ils baignent toutefois dans cette même atmosphère d’étrangeté où beauté, malaise, lumière et ombres se côtoient intiment. Wagner avec ses Fées et ses filles du Rhin, puis Dvořák avec l’opéra Rusalka mettront les ondines en musique.

Eau et chevelure

La figure d’Agasse, en dépit de tous ces rapprochements, reste énigmatique. Peut-être est-ce du côté de la chevelure elle-même qu’il faut chercher le sens de cette représentation? Dans un contexte féminin, elle est un symbole de séduction, un attribut sexuel. Associée à l’eau, la dimension érotique ne se trouve que renforcée: c’est de l’eau écumante que naquit Aphrodite et La Fontaine d’Agasse, dont le bas du corps est imperceptible, semble naître de l’eau…

A l’époque du peintre, une femme ne sort pas sans être coiffée, sans couvrir sa tête. Pudiquement repliée sur elle-même, l’ondine d’Agasse, dans cette identification de l’eau à la chevelure et de la chevelure à l’eau, n’est-elle pas l’incarnation d’une féminité absolue dans sa dimension matricielle, donnant naissance à l’eau et naissant de l’eau en un cycle continu? Une source de fascination pour l’artiste vieillissant demeuré célibataire…

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