détail de "Constantin accorde la main de sa soeur Constantia à Licinius", © MAH, photo: Manufacture royale De Wit, Malines, inv. 18674

Dans les marges des tapisseries

Art du fil à redécouvrir, la tapisserie est à l’honneur dans l’exposition Héros antiques au Rath où sont exposées d’impressionnantes tentures, issues des collections du Musée d’art et d’histoire ainsi que de la Fondation Toms Pauli à Lausanne. Le point commun des cinq cycles présentés réside dans leur sujet: la représentation de grands chefs de guerre de l’Antiquité. Mais ces scènes principales ne sont pas les seules à valoir le coup d’oeil. Un autre élément vaut la peine d’être remarqué: les bordures qui les encadrent. Ces dernières endossent de multiples fonctions et nous permettent de mieux saisir les particularités de l’art de la tapisserie.

Des motifs en vogue

Car, au vu de leur richesse, les bordures valent à elles seules une visite. On ne se lasse pas d’admirer les motifs décoratifs abondants qui se déploient en complète autonomie, sans craindre de brouiller la lecture de la scène principale. Dans les bordures de l’Histoire de Constantin, bouquets de fleurs, guirlandes de fruits, oiseaux et putti animent la composition. Des éléments architecturaux à gauche et à droite apportent un effet de symétrie. Deux perroquets viennent «manger» sur la scène principale, perchés sur le cartouche inférieur.

Ces motifs décoratifs en vogue permettent d’actualiser des cartons souvent anciens. La splendide tenture des Actes de Scipion l’Africain est un exemple très représentatif: remise sur le métier plus de cent ans après le premier tissage, son style n’est plus dans la manière du XVIIe siècle, avec ses personnages très sculpturaux et un peu statiques. Aux bordures de mettre au goût du jour cet exceptionnel ensemble! Elles sont également d’une grande aide pour les chercheurs actuels qui parviennent ainsi à dater les tapisseries.

La conférence de Scipion et d’Hannibal, Bruxelles, Hendrik I Reydams, 1660, Marques de la ville de Bruxelles, signature H. R., © Fondation Toms Pauli, photo: C. Bregnard, Lausanne, inv. 27

Éléments de cohérence

Les bordures endossent encore un autre rôle si l’on considère la logique sérielle de la tapisserie. Car la tapisserie n’est pas un objet singulier; elle s’inscrit dans un ensemble de pièces traitant d’un sujet analogue. La tenture de Scipion comprenait à l’origine quatorze grandes pièces historiées, illustrant différents épisodes de la vie de ce grand chef de guerre. Cet ensemble était accroché dans un même espace, créant une «chambre de tapisseries» ornementale. Aux différents épisodes narrant la vie de Scipion venaient s’ajouter quatre entre fenêtres, huit dessus de fenêtre, sept dessus de porte et six armoiries comme portières pour recouvrir toutes les surfaces verticales de la pièce. Elles environnaient ainsi le visiteur et déployaient sous ses yeux les épisodes majeurs de la vie d’un chef de guerre.

Il faut imaginer la densité visuelle que produisaient toutes ces tapisseries mises ensemble, chacune avec son sujet et sa composition propre. Pour éviter une cacophonie visuelle, on introduisit au XVe siècle des bordures, similaires de tapisserie en tapisserie. Elles servent alors à créer un effet d’ensemble, à apporter une cohérence et une harmonie à un cycle.

Ou éléments de différenciation

Vespasien et Titus acclamés, Marques de la ville de Bruxelles, signature G. Peemans, © Fondation Toms Pauli, photo: C. Bregnard, Lausanne, inv. 28

Les manufactures de tapisserie possédaient une variété de cartons de bordure, commandés à des peintres spécialisés. Le client pouvait choisir parmi un catalogue de modèles. C’est ainsi qu’il existe plusieurs tissages d’un même carton, avec des bordures différentes. Par exemple, la tenture de Titus et Vespasien existe également avec une bordure qui ne présente pas de cartouche à inscription, mais un trophée d’instruments de chasse sur les côtés ou une couronne de lauriers enrubannée. Le très puissant gouverneur général des Pays-Bas, commanditaire de la tenture de Scipion, a même personnalisé les bordures en y faisant figurer ses armoiries et son emblème, voire peut-être aussi en faisant représenter les fastueux éléments d’armure rehaussés de fils d’or et l’armet empanaché de plumail rose.

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